Présenté en avant-première au BRIFF, Le Monde après nous est une fresque générationnelle de notre époque. Labidi, un jeune auteur fauché arrivé à Paris, cherche à écrire un roman et mêle les petits boulots postmodernes pour s’en sortir. L’artiste cumule les déconvenues et peine à joindre les deux bouts pour vivre dans la capitale et laisser du temps à l’écriture. Forme d’auto-fiction du réalisateur, ce long métrage oppose le monde marchand à l’Art, à une époque où le capitalisme tentaculaire s’est enraciné partout, jusqu’au cœur du travail et des relations intimes. Comment s’extraire du système ou tout du moins trouver l’espace aussi bien physique, temporel que psychique pour donner sens à la création ? Autant de questions sur lesquelles nous avons échangé avec Louda Ben Salah-Cazanas lors de notre entretien bruxellois.  

« Je suis un bâtard de classe, transfuge de classe, pauvre, qui fait semblant de vivre comme les riches. J’ai le temps que permettent les salaires les plus confortables, mais l’urgence des plus modestes. J’ai le recul et le cynisme d’une classe sur autre, et l’ambition des croyants. J’ai une douleur contemporaine : ce vide urgent dans lequel nous sommes en train de tomber. »

Extrait du film Le Monde après nous

Le Monde après nous, c’est aussi l’histoire d’un transfuge de classe, celle d’un pauvre qui fait semblant de vivre comme les riches. Labidi va prendre des risques inconsidérés pour faire éclore son couple, quitte à parfois négliger son but originel : accoucher d’un roman. Les personnages évoluent tout au long du film avec justesse. En proposant un film au cœur de la bourgeoisie parisienne, Louda Ben Salah s’inscrit dans la ligne de ceux qui dénoncent combien la vie est devenue artificielle et intenable dans les grands centres urbains, où le droit de propriété n’est jamais remis en question, quitte à laisser inlassablement les loyers côtoyer des sommets. À cette rudesse de la vie moderne et du travail éclaté, entre auto-entreprenariat déguisé et contrat de travail dévoyé, les petits cherchent à se frayer un chemin et bricolent pour survire.

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Le réalisateur esquisse l’aberration du travail uberisé et celle de la novlangue managériale si « friendly », qui maquille pourtant la souffrance inhérente au travail. « Il faut que tu nous montres que la marque, c’est ta famille » lui explique sa responsable et manageuse de la boutique de lunetterie où travaille un temps le jeune artiste. Les agents des maisons de presse ne sont pas plus souples et se soucient exclusivement du profit. Obsédés par l’argent et la seule recherche de la satisfaction mercantile, ces intermédiaires sont autant d’obstacles à la réussite de l’écrivain. Ce dernier, désœuvré, en arrivera même à regarder des vidéos d’auto-persuasion sur Youtube avec des tutos pour devenir riches et autres arnaques qui endorment les désespérés. « Quand j’écris, je parle à moi-même. Je comprends ce qui ne va pas, ce que je fais mal. » revendique Labidi lors d’un moment de clairvoyance. Une démarche littéraire introspective et libératoire à des années lumières de ce qu’attend son éditeur potentiel qui lui a mis un ultimatum pour écrire comme tout bon prestataire.

Louda Ben Salah
Louda Ben Salah © Fema - Philippe Lebruman - 01.07.2021

Louda Ben Salah-Cazanas a 33 ans. Il a étudié à Sciences-Po et rencontre par hasard le scénariste Gilles Marchand qui l’a formé et appris la réalisation. Son premier long métrage, Le Monde après nous, est sélectionné au Panorama de la Berlinale 2021. A l’image de l’expérience vécue par Louda, Le monde après nous illustre les questions de classe qui animent la réussite sociale. Le film est attendu en salle le 2 février 2022 en France. 

« Dans la vie, il va y avoir des choix que tu ne choisis pas. C’est les choix qui vont te choisir ? »

Extrait du film Le Monde après nous

Les individus, par leur volonté, peuvent-ils triompher des déterminismes sociaux et situations ? Malgré les déboires Labidi, certaines scènes d’amitié dans la colocation d’une chambre de bonne sont touchantes et la plupart du temps plongées dans l’obscurité, symbole de la pauvreté. Labidi, fils d’immigré artiste et livreur Deliveroo au départ naïf, va trouver sa place petit à petit dans ce monde hypocrite. Pour autant, Louda Ben Salah croît aux relations humaines. Volontiers drôle, sinon romantique dans son approche, et si l’issue était portée par l’amour et le partage ? Sortie en salle prévue cet hiver. D’ici là, les livreurs de l’entreprise Delivroo – actuellement en proie avec la justice pour travail dissimulé – auront-ils un contrat de travail digne de ce nom ?

Bande-annonce du film

Interview de Louda Ben Salah Cazanas

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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