Technique imparable, récit ample, des millions et des millions de budget… et pourtant une proposition de discours lorgnant vers l’écologie radicale ? Est-ce bien là le pari de James Cameron avec Avatar : de feu et de cendres, le troisième volet de la saga ? C’est sous cet angle que nous allons tenter d’éclairer l’immense blockbuster qui a excité les salles de cinéma durant les fêtes. Entre explosions de CGI, explosions d’acide buytirque sur le pont d’un baleinier et explosion de crânes à Sainte-Soline, plongeons-nous dans le récit proposé par cet immanquable de l’année ciné 2025 !
Jamais deux sans trois
Le 3e volet de la saga de James Cameron déferle sur les salles, emportant dans son sillage ses wagons de spectateurs cachés derrière leurs lunettes 3D et leurs gigantesques pots de popcorns. Ce volet démarre in media res, propulsé dans la vie de Jake Sully (“incarné” par Sam Worthington) et sa famille au sein du clan Metkayina. Dévastée par la mort du fils Neteyam, la cellule familiale qui irriguait la narration du second volet se disloque : entre la haine pour les humains (et, par corollaire, pour le personnage de Spider) et une soif de résistance, le déchirement opère. Et c’est sans compter sur l’arrivée d’un nouveau clan de Na’vi, pirate et sans scrupule : les Mangkwan. Une tribu vénérant le feu qui pratique volontiers la politique de la terre brûlée…
Évacuons d’office les poncifs… Avatar : de feu et de cendres ne réinvente pas la saga. On pourrait même, sans tirer sur la corde, l’accuser d’une certaine flemmardise d’écriture. Le film reprend en effet la recette fonctionnelle des premiers volets : mêmes personnages, même environnement full CGI, même technique imparable, mêmes coutures scénaristiques… Et en mixant tout cela, Cameron nous offre une histoire agrippante, parfois haletante, sur une durée totale – avouons-le – beaucoup trop étirée de 3h17 ! Malgré cela, le long-métrage parvient à ne (presque) jamais nous ennuyer, et c’est en soit déjà une forme d’exploit. L’utilisation du HFR questionne, tantôt ultra immersive, tantôt un brin invasive visuellement, mais elle assure à coup sûr une qualité de 3D absolument inégalée. Et même si tout cela n’a rien de nouveau dans la saga, c’est déjà un sacré bon point pour ce troisième volet qui sait emporter son spectateur de bout en bout.
Trois couleurs : bleu, bleu, bleu
Neteyam, dans le second volet de la saga, meurt pour défendre ses idées, ses principes, mais aussi pour défendre une créature non humaine, le tulkun. Pas bien compliqué d’assimiler cet animal marin immense, intelligent, organisé en cellules familiales, aux baleines de notre petite Planète bleue. Pas bien compliqué non plus de faire le lien entre les Na’vi qui défendent corps et âme ce cétacé, et les militants écologistes sauce Sea Shepherd. Drapeau pirate, jusqu’au-boutisme assumé, militantisme qui ne laissa jamais l’association se faire happer par les gouvernances financières contrairement à d’autres mastodontes du secteur tels que Greenpeace ou le WWF, Sea Shepherd prône une totale non-violence. L’association n’hésite par contre pas à s’attaquer directement au matériel : bateaux coulés, sabotage, abordages, jeu avec les médias,… Tout est bon pour grapiller à l’ennemi – bien plus puissant, armé par le capitalisme – quelques millimètres dans cette course d’obstacle sans fin qu’est la lutte pour le vivant.
La question qu’on a posé à Lamya Essemlali, la présidente de Sea Shepherd France, avant sa première mission en mer et alors qu’elle n’avait jamais vu de baleine de ses propres yeux, était la suivante : es-tu prête à donner ta vie pour sauver une baleine ? Elle a répondu oui. Dans Avatar second volet, Neteyam n’aurait probablement pas répondu différemment en parlant d’un tulkun. Et dans la fiction, ce dernier en est mort… James Cameron nous entraîne dans une histoire où l’écologie reste une thématique centrale, mais où un certain décalage s’opère. Un décalage vers des thématiques plus sombres, plus cruelles, plus intimes. Une écologie où la lutte peut – à tout instant – se marier avec la mort, avec le deuil. Une écologie qui fatigue…
La fatigue n’est pas individuelle, mais bel et bien l’effet structurel d’un conflit sans fin, où l’ennemi revient toujours, plus fort, plus rusé, mieux armé. D’un côté, les dominants et leur armada – technologique, extractiviste, militaire – qui délèguent à des subalternes payés, mercenaires mais prolétarisés, l’effort de pillage. De l’autre côté de la barricade les résistants qui n’ont que leur corps pour s’y opposer. Les succès sont usants, et la promesse que le pire reste à venir ternit chaque victoire, même minime. Ce fût le cas pour chaque campagne de défense des baleines en Antarctique pour Sea Shepherd, la très américaine série Whale wars en témoigne. C’est assurément aussi le cas dans toutes les sphères militantes – antiracisme, féminisme, écologisme, syndicalisme… – un article de Socialter le relate de manière passionnante. Et décidément, cette “grosse fatigue” n’épargne pas Pandora. Nous y reviendrons…
Mais jusqu’au second volet, la violence instiguée par les Na’vi à l’encontre des humains n’était rien d’autre qu’une réaction purement émotionnelle : le sursaut d’une peuplade en réaction à la destruction de leur monde. Autrement dit, Cameron la légitimait moralement, mais n’offrait pas à la penser politiquement. Et cela change radicalement dans ce troisième volet.
De la légitimation de la violence
Où se trouve la violence, dans nos sociétés occidentales ? La question est posée par Avatar, 3e volet. La question est même posée au spectateur, directement. Et la réponse tient dans une séquence mémorable du second tiers du film, où Jake Sully se retrouve emprisonné dans un cube de verre. Jusqu’ici, l’identification n’était pas compliquée : d’un côté les méchants (armés, violents, avides), de l’autre les êtres pacifiques ne demandant qu’à vivre paisiblement dans leur nature immaculée… Évidemment, le spectateur se ralliait volontiers du côté des Na’vi. Mais durant cette séquence pivot, Jake Sully se retrouve humilié, traîné au milieu d’une marée humaine, une marée d’écrans également, une marée de nous. Tout cela avant d’être jeté, menottes aux poings, dans cette prison de verre. D’un côté l’être bleu, géant, alien, esseulé ; de l’autre une foule de spectateurs bien humains, rivés sur leurs gadgets technologiques, huant, méprisants. L’identification se trouble, devient moins aisée. Où nous trouverions-nous, si nous étions plongé dans ce monde ? Serions-nous réellement du côté de l’exception, de la marge, de la résistance ? Ou resterions-nous plutôt passif à regarder le monde se faire avaler, l’esprit distrait et captivé par nos bagatelles technologiques…
La réponse dépend de la sincérité de son locuteur, mais elle nous pousse – au-delà des lunettes 3D – à nous rendre compte que nous vivons dans une société occidentale certes civilisée, certes à la pointe technologique, mais avant tout calquée sur un besoin de violence constant, rentré, systémique. Une violence qui se cache, qui se fait discrète et sinueuse, qui se «décide avec des PowerPoint» comme l’écrit Nicolas Framont dans son génial et tout récent essai Saint Luigi. Une violence en carburant, vitale à sa survie, mais parfaitement invisibilisée, encryptée dans des schémas de domination intégrés et répliqués à l’envi.
Apprendre à nommer ces violences – racistes, sexistes, de classe, violence carcérale et policière, violence aux frontières, violence au travail, violences symboliques au sens bourdieusien du terme – c’est comprendre, en miroir, qu’un discours béat de pure non-violence ne servira à rien d’autre qu’à protéger l’ordre établi, qu’à fortifier l’état des choses actuel. “La violence comporte des périls, mais le statu quo nous condamne. Nous devons apprendre à lutter dans un monde en feu“, disait Andreas Malm dans son éclairant essai Comment saboter un pipeline, et cette phrase pourrait être inscrite au frontispice d’Avatar : de feu et de cendres. Sur Pandora le monde est réellement en feu, et la violence est désormais pensée non plus comme une réponse émotionnelle, mais bel et bien comme une stratégie politique. Même les tulkuns, êtres pacifiques par essence, se concertent pour prendre la décision de s’emparer de cette violence. Le verdict est douloureux, mais implacable. Et cette violence se mue en un outil, pensé de manière stratégique et rationnelle. Elle devient un élément fondamental de la lutte.
Le second volet proposait la lutte écologique en tragédie sublime, béate, héroïque. Le troisième volet pousse d’un cran la réflexion. La lutte devient organisée, de plus en plus désincarnée de son corpus héroique pour devenir structurelle. La violence se redistribue vers les infrastructures responsables. La colère écologique passe de l’affect pur à la force à organiser, quitte à rompre avec le confort moral du pacifisme. Les résistants deviennent Le Vivant qui se défend.
Le Vivant qui se défend
Peut-être touche-t-on là à ce qui énerve le plus dans Avatar. Pourquoi James Cameron a-t-il besoin de 400 millions de dollars – chiffre qui donne déjà le vertige alors qu’il n’intègre même pas le pharaonique budget promo – pour filmer du réel travesti par CGI ? Pourquoi filmer Pandora plutôt que la Terre ? Pourquoi n’embarque-t-il pas ses équipes sur le terrain, à travers le monde, pour capter des luttes réelles ? Pour filmer par-dessus les épaules des militants de Sea Shepherd l’horreur des fjords rouges de sang lors des barbares massacres de globicéphales aux Îles Feroés ou aux ridicules mais déchirantes chasses à la baleine orchestrées par le Japon ? Pourquoi n’envoie-t-il pas ses caméras au cœur de l’action des Soulèvements de la Terre contre Lafarge, mobilisation éclair qui a infligé à l’immense pollueur des dégâts pourtant majeurs ? Pourquoi ne filme-t-il pas les gueules explosées de Sainte-Soline, où des troupes policières survitaminées par le discours guerrier d’un Premier Ministre incapable se lâchent vulgairement sur des grappes de manifestants opposés aux aberrantes Méga-bassines ? Pourquoi n’y capte-t-il pas le burn-out militant en interrogeant les premiers concernés plutôt que de le représenter avec ses jolis personnages bleus ?
Beaucoup de question, peu de réponses. Et ne subsiste alors qu’un espoir déçu de voir ce genre d’immense fresque documentaire, à la sauce Weiwei dans Human Flow mais transposée à l’écologie. Sûrement que ce n’est pas ce qui intéresse James Cameron. Plus sûrement encore car personne ne dépenserait ce «pognon de dingue» pour ce genre-là de film. Les financiers ne sont visiblement pas suffisamment bêtes pour verser leurs dollars dans les poches d’un film qui se propose – peu ou prou – de les avaler tout cru. Par contre, lorsque le même message est transposé sur une planète fictive, avec des créatures fictives et des baleineaux fictifs, la pilule semble résolument mieux passer. Et si cette fiction devient en plus ultra lucrative, alors pourquoi s’en priver ? Bêtise ou opportunisme, à vous de trancher. Reste que le film existe et propose à Hollywood un discours d’une radicalité assez jouissive pour une industrie autant encroûtée par ses rouages financiers que son embourgeoisement indécrottable.
N’empêche que le film que l’on décrit plus haut avec cet égrènement de questions existe, qu’il est sorti pas plus tard que cette année et qu’il a été produit en France. Le Vivant qui se défend retrace le parcours de son réalisateur, Vincent Verzat de la chaîne Partager c’est sympa, cousu entre apprentissage naturaliste et chemin vers le militantisme. L’émerveillement pour une nature si étrangère mais pourtant si proche, l’apparition de multiples menaces sous formes d’hydre qui à chaque décapitation repousse au centuple, la fatigue militante qui guette un corps broyé par ces combats asymétriques contre les forces de mort, les victoires si fragiles que l’on célèbre en guettant déjà la prochaine menace… Un Avatar sans Na’vi mais tout aussi émerveillant, une tension palpable qui n’a pas besoin d’être soulignée par les signatures sonores de James Horner, l’absurdité d’une puissance en voie de fascisation qui fait déferler contre les pousses de résistances une violence innommable.
Il ne fait guère de sens de renvoyer les deux films dos à dos, mais leurs sorties presque concomitantes laissent songeur. D’autant plus qu’au-delà de son budget restreint propulsé en très grande partie par du financement participatif, Le Vivant qui se défend se trouve en plus censuré par certaines mairies de droite comme à Suresnes, où la projection prévue se trouve tout simplement annulée « après analyse du contenu à caractère politique »… (voir à ce sujet l’article de Reporterre). Ce n’est donc pas seulement un film qui se joue ici, mais un climat. La censure larvée du film Le Vivant qui se défend, comme l’annulation d’événements culturels pourtant pacifiques et explicitement progressistes – l’Antifa Fest version 2025, les coups de pressions sur les humoristes critiques ou la multiplication des procédures-bâillon contre les petits médias indépendants n’étant que quelques exemples parmi tant d’autres – dit quelque chose de l’époque : une crispation autoritaire qui ne dit pas encore son nom mais en applique déjà les réflexes.
On ne brûle pas les œuvres, on retire des salles ; on n’interdit pas frontalement, on « annule », on invoque l’ordre public, la neutralité, la bienséance. La culture critique devient un risque, l’écologie politique une menace, et toute tentative de penser le monde autrement qu’à travers les logiques de profit ou de domination est reléguée au rang de provocation. Dans ce contexte, l’existence même du Vivant qui se défend tient de l’acte de résistance. Non pas héroïque ou grandiloquent, mais obstiné, fragile, profondément humain. Là où Avatar propose une catharsis spectaculaire, ce film rappelle que la lutte n’a rien d’un mythe lointain : elle est ici, maintenant, épuisante, souvent perdue d’avance – et pourtant nécessaire. La violence institutionnelle monte, les contre-pouvoirs culturels reculent, mais le récit n’est pas clos. Il ne fait peut-être que commencer.
Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.
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Angle passionnant (et passionné) sur Avatar et son effet miroir qui m’interroge aussi, comme souvent quand il s’agit de blockbusters. Finalement, c’est très proche de ce qu’aurait pu dire Guy De Bord aujourd’hui dans ses thèses sur la société du spectacle. “Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux”.
Nous y sommes et pas qu’un peu. On peut être fasciné par Avatar pendant 3h17, “se sentir Navii” avec son seau de popcorn lové entre ses jambes et, à la sortie du film, aller gueuler sur ces maudits “khmers verts” en revenant chez soi en SUV ! 🤷
“Curieux” succès populaire à mettre en parallèle avec l’immobilisme du présent, du moins de la masse face à l’effondrement du vivant, animal et végétal, comme du minéral. L’eau manque, les minerais rares ouvrent les guerres de demain et l’extractivisme bat son plein. On pourrait appliquer la formule des Naviis au Groenlandais dont la souveraineté n’est jamais questionnée.
Ce n’est pas une crise d’ailleurs comme les médias aiment le répéter. La crise suppose un passage d’un état à un autre après avoir atteint un point culminant. Le capitalisme moderne n’est pas en crise, c’est un système de destruction totale qui doit créér toujours plus de valeur par l’exploitation de son environnement.
Il n’est jamais question d’une transition réelle ni d’un choix démocratique vers un autre système, qu’importe l’état des lieux suicidaire partagé unanimement par la science. En grec le mot crisis renvoie au jugement, à la faculté de choisir. Associé au départ au champ lexical de la maladie, la crise est supposément passagère avant la rémission. Le diagnostic, on l’ai déjà établi depuis des décennies et pourtant rien…
En cela, la comparaison avec l’immobilisme des Naviis et le sentiment qu’Avatar tourne en rond entre violence et non-violence face au rouleau compresseur des machines qui appliquent toujours la même méthode est très intéressante. Je n’y avais pas pensé. Merci beaucoup pour cette analyse. Évidemment Cameron ne l’a pas théorisé mais, inconsciemment, je suis certain que ça explique en partie pourquoi le film se recycle constamment.
Ca en dit long sur les paradoxes de notre époque. Et c’est chouette de te relire au passage.
Ciao et merci beaucoup pour ton commentaire 🙂 et effectivement ton commentaire sur l’utilisation du mot “crise” dévoyé de son sens prend ici une tournure toute particulière…
Très bel article ! Angle hyper intéressant qui pousse à la réflexion, merci pour ce contenu de qualité 🙂