Riche de bientôt quinze films, la filmographie de Noah Baumbach revient sur le devant de la scène après un Marriage Story en 2019 qui avait fait grand bruit (et a été couronné, notamment par un Oscar pour le second rôle de Laura Dern). En effet, le réalisateur sort sur la plateforme Netflix son nouveau long-métrage, White Noise, étrange triptyque mélangeant savamment les genres…

Une carrière et un livre

Baumbach, c’est une filmographie riche en tant que réalisateur : nous parlions ci-dessus du récent Marriage Story, mais il y eût également Les Berkman se séparent (ou de son plus beau titre anglais The Squid and the Whale), ou encore Frances Ha. En parallèle, Baumbach s’offre également une belle carrière de scénariste puisqu’il a collaboré deux fois avec Wes Anderson, a participé à l’écriture de Madagascar 3 et bientôt au tant commenté Barbie de Greta Gerwig. Une réalisatrice qui n’est nulle autre que sa femme, mais aussi et surtout le rôle principal féminin de White Noise. La boucle est bouclée.

Pour ce dernier film en date, il se base sur le roman Bruit de fond de Don DeLillo sorti en 1986 en France (auteur déjà adapté à l’écran, notamment par Cronenberg dans son Cosmopolis). Une histoire d’accident de train, provoquant l’évaporation des produits chimiques qu’il transportait ainsi que la naissance d’un nuage toxique menaçant toute une partie des États-Unis. Non sans humour, l’auteur embrassait son sujet tout en s’emparant des obsessions qui secouaient la classe moyenne américaine à cette époque.

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Hitler, Elvis et un train

Baumbach se l’approprie, en laissant l’histoire se dérouler dans les années quatre-vingt mais en actualisant les couches sous-jacentes de la narration qui auscultent les phobies de la société. Ainsi on retrouve le professeur d’Université Jack Gladney (Adam Driver), spécialiste d’Hitler, un orateur hors-pair tutoyant la folie mais qui, de retour dans son foyer, quitte sa toge universitaire pour devenir un simple père de famille et le mari aimant de Babette (Greta Gerwig), sa femme. L’accident ferroviaire énoncé plus haut va perturber leurs existences et exacerber leurs tensions internes, qu’il s’agisse d’une peur chronique de la mort pour l’une, mais aussi de leurs névroses familiales internes et d’une angoisse technologique omniprésente.

Véritable lettre d’amour au cinéma, White Noise navigue entre les genres pour nous offrir tantôt de pures séquences horrifiques, tantôt tout un segment d’une SF revigorante qui rappelle l’haletante fuite de Tom Cruise dans La Guerre des Mondes. Le long-métrage s’ouvre d’ailleurs sur un montage d’accidents mécaniques pêchés à travers l’histoire du septième-art et l’exhortation du professeur (joué par Don Cheadle) de « Regarder au-delà de la violence ». Une imploration que l’on tentera d’appliquer tout au long du film, puisque de violence il est constamment question.

Violences ataviques

D’abord les spectaculaires froissements de tôles de ce train, mais aussi et surtout la férocité avec laquelle est dépeinte la société américaine. Toute entière, elle semble mue par des forces telluriques résolument brutales : addiction aux médicaments impliquant une prostitution de fortune, folies destructrices de ces êtres piégés dans une situation qui leur échappe, combat de coqs entre professeurs (donnant lieu à un magistral montage parallèle entre Elvis et Hitler, porté par un Adam Driver survolté)… Une violence native donc, omniprésente comme le bruit de fond (« White noise ») du titre, qui n’attend que l’étincelle pour embraser le corps social, non sans rappeler les images de mouvements de foule ou encore les émeutes dans les supermarchés lors de la récente pandémie. Une comparaison qui n’est pas anodine lorsque l’on sait que le tournage a débuté en pleine recrudescence des cas de coronavirus aux USA, et que cette histoire de menace invisible, planant dans l’air et rendant les gens paranoïaques a de quoi mettre la puce à l’oreille.

Pourtant, les craintes viscérales des personnages et leurs angoisses existentielles – compensées par une addiction médicamenteuse et une hyper-consommation presque maladive – préfigurent autre chose, un changement plus sournois… La même étrange menace qui planait dans le récent Fumer fait tousser de Dupieux, et sa clôture sur un happy-end amer ponctué de l’inlassable répétition robotique : « Changement d’époque, en cours… ».

Un basculement vers une ère technologique, à l’aune des années quatre-vingt-dix, déjà préfiguré dans le film par le diagnostic de l’état de santé de Jack (Adam Driver), délivré non pas par un médecin mais par un ordinateur. Désincarné, déshumanisé et hystérique, à l’image d’une bonne partie du film où la cacophonie ambiante plonge le spectateur dans un état de tension palpable.

Coup de mou ?

Si le film est donc traversé de moments de bravoure dont trois scènes surnagent (la scène horrifique dans le lit, le montage parallèle décrit plus haut ou encore le segment de pure science-fiction), Baumbach ne parvient toutefois pas à maintenir le rythme de son récit sans éviter quelques ventres mous. Imposés par des parties parfois trop bavardes (bien que magnifiquement dialoguées), White Noise aurait sans doute gagné à être écourté de quelques dizaines de minutes. Il n’en reste pas moins l’une des très belles surprises de ce début d’année chez Netflix, et confirme bel et bien le talent de ce réalisateur et scénariste, tout en nous faisant trépigner d’impatience avant l’arrivée de l’OVNI Barbie sur nos écrans.

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de son pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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