Après Les Intranquilles, Joachim Lafosse poursuit son travail de sondage des relations humaines avec Un Silence. Un film de non-dits, de doutes et d’absences, tout prochainement disponible en format physique. L’occasion idéale pour (re)voir ce drame puissant couvant en son sein les mécaniques de la honte et du mensonge.

La part de ténèbres

Voilà trente ans qu’Astrid (Emmanuelle Devos) se tait et se terre derrière la stature médiatique de son mari (Daniel Auteuil). Mais lorsque leurs deux enfants agitent la vase d’un passé sombre en quête de réponses, l’équilibre de cette cellule familiale vacille.

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Mieux vaut se taire au maximum avec Un Silence, puisque le film lui-même s’alimente de sa propre rétention. Voilà pourquoi le résumé sera bref et la critique au maximum évasive au sujet de ce silence si important qu’il constitue le titre du long-métrage.

Virginie Effira dans "Continuer" en 2018.

Depuis 2004 et son Folie privée, le belge Joachim Lafosse creuse encore et encore les questions des relations humaines. Qu’il explore les liens entre une mère et son fils interprétés par Virginie Efira et Kacey Mottet Klein dans Continuer, ou plus récemment les relations d’un couple affecté par la bipolarité de l’un de ses membres avec Les Intranquilles, Lafosse peint avec brio les questions de reconstruction, de résilience, la thématique de la honte ou du mensonge. Et ce n’est pas avec Un Silence qu’il dérogera à cette règle…

Clair-obscur

Dans Un Silence, les ombres contaminent. Elles se glissent sur les visages, amoindrissent les cadres, dessinent les corps, tranchent les pièces. Delfosse compose ses scènes comme Le Caravage ses toiles. Mais là où le peintre italien suggère sur ses peintures les mystères de la foi et de la religion, Delfosse délaie dans ses ténèbres l’intime part d’impalpable secret qui sommeille en chacun de nous. “L’arrière-boutique” de Montaigne, cette part de ténèbres plus ou moins grande, inhérente à la condition humaine et à son intersubjectivité, qu’on tente tous de garder secrète mais qui existe bel et bien, au fin fond des circonvolutions de notre cervelle.

Saint François en méditation sur le crucifix, Le Caravage, 1606.

Dans Un Silence, les secrets éclaboussent. Le silence et ses conséquences avalent le film, souillent les personnages, maculent l’image. En résulte une photographie nocturne, verdâtre, comme filmée au travers d’une eau vaseuse, troublée de particules en suspension. Un choix esthétique qui sied particulièrement bien à l’atmosphère doucement venimeuse du long-métrage, à rapprocher de l’image du dernier Kirill Serebrennikov : La Femme de Tchaïkovski.

Acteur du trouble

Daniel Auteuil n’en est par ailleurs pas à son coup d’essai dans l’incarnation des personnages troubles. Outre ses détours chez Haneke, c’est surtout son rôle dans L’Adversaire de Nicole Garcia qui résonne particulièrement avec Un Silence. Adapté d’un fait-divers transmuté en roman par Emmanuel Carrère, on retrouve dans ce projet de 2002 de nombreux parallèles : l’histoire vraie d’abord, la personnalité ambivalente, la volonté d’échapper au regard de l’autre quitte à pervertir complètement sa propre personnalité et évidemment la nécessité du mensonge.

Les deux films auront en commun également une certaine pudeur dans le déferlement de violence qu’ils charrient pourtant, chacun à sa manière. Une retenue qui recentre le film sur sa volonté de disséquer les relations humaines plutôt que sur un étalage voyeuriste d’un fait-divers bien sordide…

Conclusion

Vous l’aurez compris, Un Silence s’inscrit parfaitement dans la filmographie de Lafosse autant qu’il offre à Daniel Auteuil et à Emmanuelle Devos deux rôles saisissants. Les choix esthétiques du film y délaient une ambiance mystérieuse prenante, qui permettent volontiers de pardonner quelques longueurs malvenues qui n’entachent pourtant pas le plaisir de visionnage devant ce drame mâtiné de thriller. Bref, un long-métrage (sur)prenant qu’il convient de découvrir ou de revoir grâce à sa prochaine ressortie en format physique !

Fiche technique

DVD Zone B (France)
Éditeur : Blaq Out
Durée : 99 min
Date de sortie : 21 mai 2024

Format vidéo : 576p/25 – 2.35
Bande-son : Français Dolby Digital 5.1 (et 2.0)
Sous-titres : Français

Un Silence

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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