À peine trois ans après le succès retentissant d’Oppenheimer, le prolifique et méthodique Christopher Nolan revient avec un projet encore plus démesuré, aux ambitions, on peut le dire, titanesques : une adaptation de L’Odyssée d’Homère. L’on était en droit de se demander quelle forme prendrait ce récit mythologique et fondateur, imprégné de sacré, derrière la caméra d’un réalisateur connu pour son regard pragmatique, parfois (souvent) sur-analytique. Et le résultat s’est avéré, paradoxalement, aussi surprenant que prévisible. Pour le meilleur, ou pour le pire ?

Mad IMAX

Après deux décennies à expérimenter avec ses fameuses caméras IMAX qu’il chérit tant, Christopher Nolan est enfin parvenu à réaliser son rêve : tourner le premier film de l’histoire du cinéma entièrement à l’aide de ces mastodontes de près de quarante kilos, extraordinairement bruyants et mécaniquement incapables de tourner pendant plus de trois minutes d’affilée, contraignant les acteurs à régulièrement interrompre leur jeu le temps de recharger la pellicule – quand ils n’étaient pas carrément obligés de parler à un miroir pour apercevoir leur partenaire de jeu caché par les caméras. Qu’à cela ne tienne : si l’on peut sourire devant le jusqu’au-boutisme quasi obsessionnel de monsieur Nolan, on ne peut que rester ébahi devant la netteté de ces images plus immersives que jamais, tournées uniquement dans des décors naturels : en Grèce, en Islande ou dans les eaux du Péloponnèse. Même tronqués d’une certaine portion horizontale de leur cadre originel en 1,43:1, les plans Scope de L’Odyssée de Nolan font la part belle à une nature omniprésente, tour à tour bucolique, aride ou déchaînée. Ithaque est verdoyante, le pays des morts calciné, et la Méditerranée un aplat de bleu s’étendant à perte de vue. L’épopée d’Ulysse devient ainsi palpable et crédible du début à la fin, un miracle dans un Hollywood moderne gangréné par la surabondance d’effets numériques souvent peu convaincants.

Autre belle qualité du film, la bande originale de Ludwig Göransson, compositeur attitré de Nolan depuis Tenet, retentit sans relâche du début à la fin, dans un mélange de sons percussifs, de chœurs traditionnels, d’instruments à vent d’époque, reconstitués spécialement pour l’occasion, et de nappes de synthétiseur délicieusement rétro.

Arès, quand tu nous tiens...

Si les décors et les costumes faisaient déjà jaser avant même la sortie du film, provoquant la grogne des hellénistes les plus intransigeants comme celle des habituels détracteurs de Nolan, les choix parfois anachroniques de ce dernier sont pourtant parfaitement cohérents avec l’esprit de son adaptation et les thématiques qu’il y explore. Son Odyssée se fait l’écho direct d’Oppenheimer, mettant en scène un Ulysse funeste (Matt Damon, brillant), rongé par les regrets, au point de s’estimer responsable de la fin de l’âge du Bronze (associé ici explicitement à la « civilisation »), en raison de son usage déloyal de la ruse qui lui a permis de sortir victorieux du siège de Troie, brisant ainsi le lien de confiance fragile qui unissait encore les hommes.

Dès lors, on comprend mieux la raison d’être de ces sandales montantes qui, durant le siège de Troie, ressemblent à s’y méprendre à des rangers, du crâne rasé de Ménélas, campé par un Jon Bernthal habitué aux rôles d’Américains belliqueux, ou encore d’une langue américaine contemporaine et familière en lieu et place d’un anglais dont on s’imaginait déjà les accents shakespeariens. « Ten years on this fucking beach », lâche amèrement Ulysse, après un plan éloquent sur une rangée d’armures vides alignées comme les tombes du cimetière américain qui jouxte Omaha Beach. Les armures d’allure médiévale des Lestrygons et les navires d’inspiration nordique des Grecs sont autant de symboles de cultures bellicistes parsemés çà et là, comme pour invoquer inconsciemment dans l’esprit du spectateur les spectres des chevaliers templiers et des guerriers vikings.

Nolan se sert habilement de l’Odyssée, ce récit fondateur qui a traversé les âges, pour souligner une réalité amère : deux mille ans plus tard, l’homme est toujours en proie à sa vanité, à sa violence et à sa soif de conquête, sans se soucier des conséquences qu’il connaît pourtant très bien. Ni le Cyclope, ni Circé, ni Charybde, ni Scylla, ni même Poséidon, ne contrarient autant le retour d’Ulysse que ses propres regrets. Il hésite à rentrer dans sa patrie alors que son corps et son esprit croulent sous dix ans de souvenirs traumatiques, et préfère s’emmurer dans le déni auprès de Calypso. De retour à Ithaque sous l’apparence d’un mendiant, il se présentera d’ailleurs comme un vétéran auprès des prétendants – un mot chargé de sens pour les Américains.

Ah, t'es là, Athéna ?

La quasi-absence du divin, que Nolan semble rechigner à évoquer (le film s’ouvre même sur un carton d’introduction on ne peut plus explicite : « En des temps d’apparence magique » …), est un prolongement de cette volonté qu’a le Britannique de montrer que les dieux, les mythes et les croyances ne seraient finalement qu’un prétexte pour justifier la barbarie des hommes. La seule déesse jamais présentée à l’écran, Athéna (performance tout en retenue de Zendaya), est délibérément filmée comme une simple mortelle, sans le moindre jeu de lumière ou de mise en scène pour la distinguer d’Ulysse – qui sera par ailleurs le seul à la voir.

Ce parti pris semble d’ailleurs cristalliser une proportion non négligeable des critiques négatives que reçoit le film depuis la révélation de ses premières images. Après le succès colossal de The Dark Knight, la quasi-totalité des métrages de Christopher Nolan est parvenue à mettre d’accord le grand public comme la critique cinéphile. Mais certains irréductibles estiment vraisemblablement qu’il serait de bon ton de descendre chaque nouvel essai de ce bon Christopher, qu’importe si les arguments utilisés à cet effet sont fondés ou non. En l’occurrence, les attaques dépréciatives sur la supposée incapacité du Britannique à transposer le fantastique à l’écran ou sur sa prétendue incompréhension de l’Odyssée, texte ô combien foisonnant, aux multiples traductions et aux interprétations infinies, ne sont en réalité que l’expression de la tartufferie et de la mauvaise foi d’une frange de grincheux incapable d’accepter qu’un réalisateur aussi populaire que celui-ci ait eu le culot d’adapter un récit millénaire d’une manière qui ne conviendrait pas à leurs attentes. Et pourtant, comme l’écrivait Edith Hamilton dans son ouvrage de référence La Mythologie :

« Il peut sembler étrange de dire que ces mêmes hommes qui ont créé les mythes détestaient l'irrationnel et s'attachaient au réel ; c'est cependant vrai, quelque fantastiques que soient certaines de ces légendes. »

Toute ressemblance avec un certain réalisateur anglo-américain serait bien évidemment fortuite… Ainsi, l’Odyssée de Nolan résonne comme un appel désespéré à faire montre d’humanité dans une époque houleuse, un cri strident magistralement incarné par les hurlements déchirants de Polyphème, victime parmi tant d’autres de l’hybris d’un homme égaré, tiraillé entre son désir de rentrer chez lui et la crainte de devoir se confronter à sa conscience.

Dévoreur de films crépusculaires, traducteur littéraire nocturne et spécialiste auto-proclamé du cinéma islandais, je traque les longs-métrages de nuit comme de jour, mais surtout de nuit, pour en tirer la substantifique moelle nécessaire à la survie du cinéphile affamé.

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