Présenté lors de la 77e édition du Festival de Cannes, Les Linceuls de David Cronenberg y avait reçu un accueil plus que tiède. Un an plus tard, lors de sa sortie en salles, c’était au tour du grand public de montrer une certaine réserve à l’égard de la dernière livraison du virtuose du body horror. À l’occasion de sa sortie en DVD, Blu-Ray et 4K UHD chez Pyramide Vidéo, revenons sur l’une des œuvres les plus déroutantes de 2025.

Des caméras dans l’au-delà

Ancien producteur de films industriels, Karsh (un nom étrangement proche du titre d’un précédent film de Cronenberg, mettant aussi en scène un producteur en proie à des fantasmes malsains) a mis au point un concept de cimetière connecté, appelé GraveTech. Le principe : envelopper la dépouille du défunt dans un linceul capable d’en générer une reproduction fidèle en trois dimensions et en très haute définition. Lorsque la tombe de sa femme Becca, ainsi que quelques autres, se font vandaliser, Karsh va se mettre en quête des coupables et des raisons qui pourraient avoir motivé leurs actes.

Ayant lui-même perdu sa femme il y a quelques années, Cronenberg réalise ici un film cathartique, où il continue d’explorer certains de ses thèmes de prédilection (l’étude de la chair, de son évolution post-mortem, et de la fascination morbide qu’elle entraîne) en les mêlant au deuil, aux interrogations qu’il suscite. Que devient-on après la mort ? Qu’advient-il de ceux que nous aimons ? À l’instar de Cronenberg, Karsh ne supporte pas ce mystère, cette inconnue aussi abstraite que palpable. Il y a l’âme, et il y a le corps. L’âme de Becca n’est cependant pas l’inquiétude première de Karsh ; celle-ci continue de vivre dans ses souvenirs, dans ses songes fiévreux, jusqu’à le faire halluciner. Non, ce qui le tourmente, c’est son corps. Ce corps mutilé par le cancer, élimé petit à petit, mais toujours filmé avec une douceur touchante par la caméra de Cronenberg. C’est lors de ces rêveries nébuleuses, dont on ne sait jamais vraiment s’il s’agit de réminiscences ou d’illusions, que l’amour de Karsh, et par extension, du réalisateur, s’exprime véritablement, sans effusion, mais à travers des regards tendres, malgré la dégénérescence perpétuelle dont est victime le corps de Becca.

Grave voyeurisme

Voilà donc où réside l’intérêt de GraveTech : permettre au mari éploré de suivre l’évolution du pourrissement de la dépouille de sa femme, dans la continuité d’un processus déjà entamé de son vivant. Cet étiolement mutilateur, initié en temps normal par la mort, fait ici office de pont entre le monde des vivants et celui des défunts, car Karsh ne peut se résoudre à se priver d’en connaître l’issue avant l’annihilation complète – avant que le corps de Becca ne redevienne poussière. C’est d’ailleurs cette absence de foi religieuse, cet athéisme fatal dont il ne peut se défaire, qui le pousse à créer une technologie qui combine voyeurisme morbide et réconfort cathartique. Seulement, Becca avait une sœur jumelle, Terry, une présence à la fois rassurante, en ce qu’elle lui rappelle le corps de sa femme quand celui-ci était encore intègre, mais également perturbante, précisément parce qu’elle est un miroir de Becca. Comment réussir à faire le deuil de l’être aimé, quand une réplique identique de celui-ci est à votre portée ?

Téléfilm existentiel

Les Linceuls est un film mal-aimable par excellence. Si tous les films de Cronenberg ont plus ou moins divisé la critique et le public, celui-ci restera sans doute l’un des plus déroutants, tant il multiplie les choix de réalisation austères. L’image est nette, lisse, trop lisse, la caméra immobile, tout comme les acteurs ; il n’y a que très peu de mouvement, mais beaucoup, beaucoup, beaucoup de dialogues, à tel point qu’on en viendrait parfois à se demander si un roman n’aurait pas été plus approprié pour raconter cette histoire. De fait, en dehors de rares scènes visuellement marquantes (Karsh qui s’enveloppe dans l’un de ses linceuls pour avoir un aperçu de ce que ressentent les morts, avant de réaliser que les morts ne ressentent plus rien, ou encore, et surtout, cette scène d’amour rêvée avec une Becca estropiée, où le travail du son s’avère aussi glaçant que remarquable), le métrage arbore une esthétique de téléfilm, à dessein, certes, mais qui peut être déconcertante, voire décevante, au premier visionnage.

En outre, le revirement complotiste à mi-chemin de l’intrigue en décontenancera plus d’un, même si, a posteriori, l’écriture de Cronenberg révèle bien plus de finesse et de justesse qu’on ne lui concèderait de prime abord. Cette plongée dans le fantasme absurde, dans les théories paranoïaques, n’est finalement que l’évolution logique du cheminement d’un homme qui ne parvient pas à faire son deuil, et qui cherche ainsi une échappatoire, une solution si improbable soit-elle, qui puisse expliquer, rationnaliser la mort de sa femme. Pourquoi elle ? Pourquoi si tôt ? En l’absence de foi, les hypothèses conspirationnistes servent peut-être d’ultime recours pour braver la douleur de l’absence.

Froideur cadavérique

En résulte un film complexe, juste et sincère, mais dont l’habillage (volontairement) épuré lorgne davantage vers l’utilitarisme plutôt qu’une quelconque esthétique cinématographique. Dans le fond, Cronenberg dépouille à dessein son film, lui refuse toute excitation artistique, préférant filmer froidement un homme endeuillé qui ne sait pas comment gérer la mort de son épouse. Mais si Les Linceuls peut être difficile à apprécier à sa juste valeur durant son visionnage, il n’en reste pas moins une œuvre qui reste, qui prend racine, et qui ne laissera pas insensible.

Dévoreur de films crépusculaires, traducteur littéraire nocturne et spécialiste auto-proclamé du cinéma islandais, je traque les longs-métrages de nuit comme de jour, mais surtout de nuit, pour en tirer la substantifique moelle nécessaire à la survie du cinéphile affamé.

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