Présenté à Berlin en 2023 où il est reparti avec l’Ours d’Argent, Le Ciel rouge (Roter Himmel) du réalisateur allemand Christian Petzold propose une plongée brûlante au cœur d’un été pas comme les autres. Une presque-comédie ou un presque-drame, qualificatifs malhabiles pour un long-métrage surprenant qui échappe à toute classification. Assurément l’un des grands films de l’année écoulée, qu’il est désormais possible de rattraper en format physique ! L’occasion idéale pour y revenir en quelques mots…

La Dernière Maison sur la gauche

Deux amis, Léon (Thomas Schubert) et Félix (Langston Uibel), se retrouvent au cœur de l’été dans une ancienne maison de campagne idyllique, au bord de la mer. Mais lorsqu’ils y arrivent enfin, la bâtisse se révèlera être déjà occupée… Ils devront ainsi partager leur quotidien avec l’énigmatique Nadja (Paula Beer) et l’un de ses amis, Devid (Enno Trebs). Et tandis que les températures se font étouffantes et que les flammes menacent les kilomètres de forêts qui entourent la villa, les soupirs de la nuit font naître des fantasmes qui germeront tour à tour dans les esprits des différents colocataires forcés de cette maison perdue…

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Le réalisateur Christian Petzold qualifie son Ciel rouge de « film d’été », et nul doute qu’il emprunte à ce sous-genre fécond plusieurs codes. D’abord une entrée en matière qu’on pourrait rapprocher de celle d’un slasher adolescent – deux jeunes gars s’en vont passer l’été dans une maison de rêve et se perdent en chemin dans une forêt lugubre – avant de virer complètement de bord et de se rapprocher plus des coming-of-age où l’échauffement des désirs s’accorde à l’affolement du mercure… Et à ainsi jeter des pistes, on se prend très rapidement au jeu du film. Les décalages et les éléments d’intrigue récurrents mais inexpliqués (les bruits d’avion que l’on ne comprendra que plus tard, la maison déjà habitée, la « squatteuse » qu’on tarde à découvrir, etc.), participent à la poigne du long-métrage, qui embarque immédiatement son spectateur aux côtés de ses deux protagonistes.

« Il n'y a pas de relation du film à la réalité, le film est la réalité »

Une poigne hitchcockienne ? C’est du moins ainsi que le réalisateur allemand se décrit lui-même, en fervent disciple du maître de la tension. Petzold revient d’ailleurs sur plusieurs points concernant Le Ciel rouge dans un bref entretien pour Les Films du Losange à retrouver ci-dessous.

Monde parallèle

Ensuite, c’est la découverte de la maison qui entretient encore un peu plus l’étrange atmosphère que Le Ciel rouge délaiera tout au long de ses plans. Est-ce une maison de film d’horreur à la Wes Craven ? Ou le cocon dans lequel nos héros pourront se transfigurer ? Sans doute un peu des deux… Et son inscription dans cette clairière noyée dans les bois contribue à un peu plus isoler ce bâtiment, jamais relié à l’extérieur. La villa devient un infra-monde, une sorte d’idylle secrète, une utopie perdue dans les bois. Mais sitôt habitée par nos deux protagonistes, elle se trouve menacée. Les flammes l’entourent. La neige des cendres annonce le pire. Le ciel s’embrase.

De ce Ciel rouge ressort deux thèmes connexes, celui de la solastalgie et celui de l’immobilisme. Le « mal du pays sans exil » décrit par Baptiste Morizot, qui a rarement été aussi bien illustré au cinéma et l’incapacité de mouvement qui en résulte. Et en ce sens, il est impossible de ne pas rapprocher Le Ciel rouge de Te l’avevo detto de Ginevra Elkann (autre film brûlant d’actualité, autre film d’été, qu’on espère bientôt pouvoir découvrir en salles). La preuve par deux que le cinéma embrasse de plus en plus cette intranquillité paralysante qui couve nos sociétés…

« Te l'avevo detto »

Et si ces thématiques sont globales, elles s’incarnent au niveau intime chez nos deux amis de départ, en particulier chez Léon. À toujours scruter le vide (d’un écran, d’une mer plate, d’un plafond un soir d’insomnie), on comprend que c’est cela qui l’effraie le plus. Le néant. Une peur de l’échec – professionnel, sentimental, amical – qui deviendra si paralysante que chacun de ses choix semblera orienté pour se saboter lui-même. Ne subsistera alors qu’un être terne, amorphe, vidé… L’incendie est passé par là aussi.

Beats d'été

Mais quittons les personnages pour nous concentrer à nouveau sur l’essence de ce Ciel rouge. Si le film est si prenant, c’est aussi grâce à l’utilisation particulièrement habile de la musique, en particulier de la chanson in my mind de Wallners. Les quatre frères et sœurs du groupe offrent avec ce single une musique planante, collant parfaitement à l’atmosphère de calme intranquillité baignant Le Ciel rouge.

Bref… Accrocheur, étrange, inclassable et résonnant avec les angoisses et les envies de la nouvelle génération, Le Ciel rouge est résolument l’un des grands films de l’année écoulée qui n’a pas démérité son Ours d’Argent reçu lors de la 73e Berlinale. S’il n’a pas eu une distribution à la hauteur de sa maestria, nul doute que sa sortie récente sur support physique satisfera les spectateurs désireux de le rattraper.

Fiche technique

DVD Zone B (France)
Éditeur : Blaq Out
Durée : 99 min
Date de sortie : 20 février 2024

Format vidéo : 576p/25 – 1.85
Bande-son : Allemand Dolby Digital 5.1 (et 2.0)
Sous-titres : Français

Le Ciel rouge

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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