C’est l’un des accidents aériens les plus médiatiques de tous les temps : le crash du vol Fuerza Aérea Uruguaya 571, transportant l’équipe uruguayenne de rugby, au beau milieu des Andes. Déjà à plusieurs reprises adapté au cinéma, cette fois-ci c’est l’espagnol Juan Antonio Bayona (L’Orphelinat, Quelques minutes après minuit…) qui s’y colle pour un film de près de 2h30 à destination de Netflix : Le Cercle des neiges. Que vaut donc cette grosse sortie du début d’année ? Réponse à lire ci-dessous…

Le fait-divers éculé

En octobre 1972, l’équipe nationale de rugby embarque avec quelques proches dans le vol Fuerza Aérea Uruguaya 571 affrété par l’armée pour aller disputer un match au Chili. Tandis que leur avion survole les Andes, ils vont s’écraser au beau milieu des montagnes dans l’un des territoires les plus hostiles de la planète. Commence alors une course à la survie pour les rescapés, alors que le reste du monde les croit tous morts…

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Si dans la rédaction de ce court résumé nous avons évité tout spoiler, il y a fort à parier que vous connaissiez déjà cette histoire. Peut-être même avez-vous déjà entendu les points d’orgue de ce fait-divers horrible qui a secoué le monde au début des années soixante-dix. Il faut dire que l’impact médiatique de l’histoire a par la suite été entretenu par plusieurs sorties consécutives : Le Cercle des neiges est en effet la cinquième adaptation collant au drame du Vol 571 ! Et déjà à l’époque, Les Survivants (1993) de Frank Marshall (avec Ethan Hawke et Josh Hamilton notamment) avait eu un certain retentissement international… Que vient donc faire Bayona à s’empêtrer dans ce fait-divers vu et revu que tout le monde connaît ?

« Les Survivants » (1993) par Frank Marshall

Horreur intime

D’abord, Bayona va s’inspirer d’un autre livre (La sociedad de la nieve du journaliste uruguayen Pablo Vierci qui connaissait personnellement bon nombre des victimes du crash) pour son Cercle des neiges. Ainsi l’histoire se resserre, l’horreur devient intime, et qui d’autre mieux que Bayona pour nous narrer cette histoire dont le titre original (littéralement La Société de la neige) rend bien mieux compte de la réalité du long-métrage que son pendant francophone ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : comment un groupe d’êtres humains peut faire société dans un environnement hostile à l’extrême et baigné dans une horreur indicible ?

Le Cercle des neiges

Dans la montagne, personne ne vous entendra hurler

Cette référence à Alien n’est peut-être pas si anodine que ça, puisque dans Le Cercle des neiges le cinéma de genre n’est jamais bien loin. Bayona transporte avec lui son passif de cinéma d’horreur (L’Orphelinat qui l’a fait connaître, Quelques minutes après minuit, etc.) pour caler plusieurs plans qui hurlent leur amour du genre. Des plans légèrement débullés de mains s’extrayant de la neige suite à une avalanche qu’on rapproche irrémédiablement du film de zombie à la scène en haute montagne, lumière rasante, où les personnages sortant d’un cocon de neige amènent à penser au cinéma de transformation, l’épouvante n’est jamais loin formellement. Mais outre ces pures références visuelles, Le Cercle des neiges trimballe une véritable envie de prendre le spectateur aux tripes. Vous y verrez la scène de crash aérien la plus stressante que le cinéma vous aura offert depuis belle lurette, tandis qu’une tension palpable traverse l’intégralité du long-métrage.

Pourtant, au sein de cette logique de thriller mâtinée de codes visuels horrifiques, Bayona fait le choix au premier abord paradoxal de garder une distance pudique avec toutes les saillies gores que le récit aurait pu aisément lui amener. Une distance constante, particulièrement bien dosée et respectueuse de ceux qui auront réellement vécu ce drame (plusieurs survivants ont assisté à la projection du film), qui autorise ainsi au spectateur une empathie directe avec sa large galerie de personnages. Ce double mouvement (tension/retenue) permet à la mise en scène de dialoguer avec le fond du film, qui ne raconte rien d’autre qu’une histoire inénarrable, autant tragique que miraculeuse. Tragédie ou miracle ? Le Cercle des neiges fait de ce boitement sa force narrative, interrogera constamment le spectateur autant sur son propre regard que sur cette nouvelle société qui, léthargique, se met en place autour de la carcasse démantibulée de l’avion.

Et si nous parlions d’empathie, un choix doublement risqué (promotionnellement mais aussi pratiquement) du réalisateur permet à l’auditoire d’un peu mieux se glisser dans les rangs des survivants : le casting n’est constitué que de nouvelles têtes. Des acteurs novices, uruguayens et argentins, qui autorisent à Bayona de garder ses personnages à la même hauteur les uns par rapport aux autres, mais aussi d’appuyer un peu plus la suspension d’incrédulité d’un spectateur déjà à coup sûr étourdi par les premières trente minutes anxiogènes du Cercle des neiges. Un casting particulièrement motivé, qui aura dû jeûner sur une bonne partie du tournage pour suivre, jour après jour, la transformation physique des survivants du crash.

L'impossible fait-divers

Bref, pari risqué pour Bayona (qui s’était déjà essayé à la retranscription filmique d’une catastrophe bien réelle avec The Impossible), et pari relevé haut la main. Outre une longueur (2h30) qu’on ne remarque jamais passer, il parvient avec Le Cercle des neiges à maintenir le dangereux équilibre entre émotion et voyeurisme, pathos et tire-larmes. Sans le moindre doute, l’un des grands films de ce début d’année et surtout une brillante relecture d’un fait-divers qu’on aurait pourtant cru épuisé jusqu’à la moelle.

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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