Présenté hors compétition, La Morsure signe la naissance d’un nouveau réalisateur français, Romain de Saint-Blanquat que nous avons rencontré au Grand Hôtel, la Mecque du festival de Gérardmer. « Dans le sens des aiguilles d’une montre, je vis ; dans le sens contraire, je meurs » prophétise Françoise, héroïne et adolescente taciturne d’un pensionnat où la religion règne encore d’une main de fer. Le chant du cygne un an avant le printemps 1968. Dans la droite ligne de cette édition placée sous le signe du vampire, La Morsure convoque le spectre de la Hammer avec cette éphémère fugue adolescente. Une seule ligne de fuite : la transgression !

Gérardmer 2024

Critique de La Morsure

Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière

Il y a des films où on sait très vite où on met les pieds. En quelques minutes à peine, la couleur est annoncée avec une ouverture cauchemardesque où la jeune Françoise se voit brûlée vive en songe, à l’instar de Jeanne d’Arc ou des sorcières de Salem. La photographie et le format choisis frappent immédiatement le spectateur : ratio 1.66, légère émulsion argentique et composition millimétrée qui ne laissent rien au hasard. Patine nostalgique réussie avec ces tenues aux coupes droites de jeunes lycéennes rattrapées par une religion omnipotente.

C’est au cours de la messe que le bruit court qu’une soirée est prévue dans la forêt (pour qui ne craint pas de braver l’interdit). Et quel interdit alors que la procession à peine achevée est celle du mercredi des cendres, célébration chrétienne qui impose (en théorie) le jeune comme pénitence ! Ce rejet du péché de la gourmandise est en parfait décalage avec les aspirations de la jeunesse, bien loin du vœu d’abstinence promu par l’établissement. Dans la religion, la date du mercredi des cendres suit le mardi gras, jour de tous les excès avant la période de carême. C’est donc avec une certaine ironie que le dernier jour du reste de la vie de Françoise démarre… aux prémices de la renonciation aux plaisirs !

Persuadée d’être une pythonisse, Françoise est obnubilée par son pendule qu’elle consulte constamment. Elle réussit à encanailler son amie Delphine pour une grande évasion avec un même projet : faire le mur entre filles pour devenir femmes ! La Morsure cultive toujours une symétrie des possibles et leurs contraires avec cette soirée qui est autant un deuil qu’un devenir. Un symbole qui trouvera une réplique dans la thématique du dépucelage comme horizon, un projet aux antipodes de la discipline chrétienne. La Morsure est affaire de rites avec la mue douloureuse de l’adolescence à l’âge adulte. Romain de Saint-Blanquat a choisi un cadre rigoriste (et minimaliste) duquel il faut s’échapper : celui d’une religion étouffante d’abord mais très vite rattrapée par son négatif, la pression sociale que s’infligent les réfractaires au dogme entre et contre eux. Françoise passe par des états contraires : la colère, l’espérance, la jalousie, la résignation : les quatre mouvements de la symphonie adolescente.

Déchirez vos cœurs

Au cours de cette cavale nocturne, on est au plus près de leur psyché, des émois et questions charnières si caractéristiques de cette crise. Il y a un côté Bartleby, ce personnage taiseux de Melville à la célèbre formule « I would prefer not to ». Ces mots reviennent en effet entre les lèvres d’un des jeunes du film, lui aussi entre l’enfance et l’âge adulte. La volonté se trouve en fait systématiquement confrontée à la fuite. Porté par Léonie Dahan-Lamort dans le rôle de Françoise, fille perturbée mais déterminée à aller vers son destin, La Morsure fait preuve de justesse. Les dialogues très théâtraux font mouche tout en veillant continuellement à filer la figure du vampire dont l’ombre ne quittera pas le film. La soirée se prête parfaitement au côté carnavalesque, aux masques qu’on porte pour devenir quelqu’un d’autre.

En parallèle, c’est enfin le mythe de Cassandre qui se heurte au fracas de la jeunesse où le passage à l’âge adulte naît d’une violence intime issue de l’intérieur comme de l’extérieur. Même à la marge par exemple, ces « anormaux » cherchent à commander les corps des femmes, à l’image de ce motard arrogant qui impose des faveurs sexuelles en échange d’une cigarette. Sont-ils si différents des bonnes sœurs ? Le fantasme juvénile explose face à une réalité bien plus crade. Malgré un léger flottement au milieu du film, La Morsure nous a séduit par sa sincérité et un discours moins attendu que ce que préfigure ce cauchemar inaugural. Un teen movie sensible et métaphorique, et le signe d’un réalisateur prometteur.

Interview de Romain de Saint-Blanquat

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Bande-annonce de La Morsure

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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