Après The First Slam Dunk qui représentait la frénésie du basketball ou encore l’original – néanmoins grevé de clichés lourdauds – Komada: A Whisky Family qui plaçait la narration au cœur d’une distillerie, l’animation continue d’explorer des mondes moins fantaisistes, au plus proche du réel. Adaptation du manga éponyme de Shinichi Ishizuka, Blue Giant retrace le parcours fulgurant de Dai Miyamoto, jeune homme qui aspire à devenir le meilleur musicien de jazz au monde.

Dans la veine des grands

Coming of age par la forme, Blue Giant accompagne le spectateur au plus près de la bande de Dai alors en pleine exploration des possibles. Fauché mais passionné par le jazz, Dai s’exerce tous les jours au saxophone, littéralement qu’il pleuve qu’il vente ou qu’il neige. A l’image de Sonny Rollins qui s’entraînait au saxo sur le pont Williamsburg entre Manhattan et Brooklyn, Dai fait de même. Il doit perfectionner son art, par la rigueur et l’abnégation. Déclinaison du rêve américain au cœur de la capitale tokyoïte, Blue Giant montre l’ascension de musiciens hors du temps. Alors qu’il rencontre un jeune pianiste talentueux, Dai lui propose de travailler ensemble. Plus technique mais moins enthousiaste et exubérant, Yukinori va devoir composer avec ce jeune chien fou, débordé par l’ambition et l’énergie du possédé. Ils seront très vite rejoints par Tamada, batteur en plein apprentissage.

Le prodige et le technicien vont devoir composer ensemble.

Contrairement aux autres genres musicaux, la grammaire du jazz est différente. Le groupe est dès le départ voué à se dissoudre plus que dans tout autre style musical, les membres profitant des uns des autres de manière opportuniste, portés par le dépassement et l’orgueil, partie intégrante du dispositif. Les solos et l’improvisation y occupent en effet une place centrale. Conscient de son talent mais surtout de sa force de travail, Dai ne veut pas seulement jouer du jazz, il veut le transformer à l’instar de tous les grands artistes qui laissèrent leur signature. « Le jazz n’est pas mort, c’est juste qu’il a une drôle d’odeur » disait Frank Zappa. Le réalisateur Yuzuru Tachikawa, totalement étranger au monde du jazz, a réussi à retranscrire sa dureté à notre époque avec une très large place laissée aux répétitions.

Otto Dix : Großstadt (1927-1928) - Le jazz a aussi influencé la peinture.
« Paris la nuit, dans un dancing de Montmartre », planche en couleurs de Manuel Orazi (1927).

Les scènes de concert live représentent un quart du film avec un défi : faire croire à la progression technique du trio jusqu’à l’émergence d’une véritable légende. Et comment trouver son propre style ? Si l’âge d’or du jazz date du siècle dernier, ce genre difficile à définir a su évoluer en s’adaptant aux spécificités de chaque époque. Des Worksongs des chants de coton, de l’esclavagisme au négro spiritual puis au gospel, le jazz trouve racine au plus près de l’exploitation noire et du lumpenprolétariat. Ce n’est qu’après l’abolition de l’esclavagisme et dans les quartiers chauds de la Nouvelle Orléans que naissait le ragtime, ancêtre du jazz qui rythmait les nuits des danseurs louisianais. Ce n’est que bien plus tard que les blancs s’approprieront cette culture afro-américaine.

Dans la pure tradition du dépassement japonais, l'exigence est la clé de voute du succès.

C’est à Storyville vers 1890 que les premières fanfares se représenteront dans les clubs avant de s’étendre à travers les Etats-Unis lors des années folles où le jazz acquerra ses lettres de noblesse et une réputation sulfureuse en pleine prohibition. Swing, Bebop, Cool jazz, Hard bop le genre ne cessera de s’imprégner d’influences hétéroclites jusqu’au Free Jazz (paradoxalement le plus anarchiste et le plus mondain des sous-genres) qui conduire à l’abolition de toute règle. On pense d’emblée au saxophoniste John Coltrane qui en constituera l’avant-garde, lui qui dut travailler jeune dans une raffinerie de sucre pour financer ses études. Plus de restrictions comme une ultime revanche de l’histoire subie par les pionniers du genre qui furent exploités dans les champs de canne à sucre.

Une illusion musicale et visuelle inédite

Cette capacité de survie et cette flamme qui ne demande qu’à consumer le monde, on la retrouve directement dans la figure de Dai qui dort sur le canapé d’un ami d’enfance et squatte un bar autrefois prisé des amoureux du jazz mais aujourd’hui tristement déserté. Lettre d’amour au genre, Blue Giant est l’histoire d’une résurrection musicale. D’un point de vue sonore, l’insolente musique du film a été composée par Hiromi Uehara, une pianiste figure de proue de la scène japonaise qui double également la partition de piano de Sawabe Yukinori. Si les Etats-Unis et plus particulièrement la Nouvelle-Orléans sont le berceau du jazz, le Japon reste avec l’Ethiopie l’un des bastions farouchement préservés et où la production prolifère.

La technique du motion capture donne vie aux prestations du groupe.

Au saxophone, on retrouve Tomoaki Baba. Pour montrer les imperfections de Dai, la compositrice a même dû lui demander de jouer moins bien lors des enregistrements ! Là où le souci du détail est le plus remarquable, c’est pour le troisième luron de la bande : Tamada qui découvre la batterie mais qui est animé par la volonté la plus sincère de s’améliorer. Pour mimer le jeu d’un débutant, le musicien professionnel Shun Ishiwaka a même changé sa manière de tenir les baguettes.

Pour la partie visuelle, là aussi les équipes de Yuzuru Tachikawa ont dû regorger de malice pour retranscrire la performance des musiciens à l’écran. La musique du groupe a été filmée et la motion capture a été utilisée pour la 3D ce qui permet de coller parfaitement aux ruptures de rythmes et aux mouvements vifs des artistes. Anecdote originale, le réalisateur a dû aussi adapter une série de mangas en un même film, ce qui n’était pas une mince affaire. S’il envisageait au départ de produire une série, le mangaka Shinichi Ishizuka lui a fait remarquer qu’il serait difficile de percevoir le son à la télévision alors qu’au cinéma, on ressentirait plus facilement les vibrations d’un concert. Comme le personnage de Dai, Yuzuru Tachikawa a donc assisté à un spectacle au célèbre Blue Note de Tokyo en 2019. C’est alors qu’il a pris conscience de l’énergie propre au jazz :

« J’étais au premier rang, j’entendais la respiration des artistes, et l’eau tremblait dans mon verre. Une énergie incroyable ! J’ai ressenti la pression du son sur mon corps et j’ai compris que le jazz puissant et intense dont on parle dans le manga était la base de cette œuvre, et qu’il fallait en faire l’expérience au cinéma. »

Et on ne peut que lui donner raison ; cette vibration mérite largement d’être partagée avec un système son d’envergure et une toile digne de ce nom. Plus l’histoire progresse, plus le cadre se libère comme si les parties sonores et graphiques cherchaient chacune à improviser et à s’émuler entre elles. Cela devient flagrant dans la seconde partie de l’anime où les caméras s’affranchissent de la gravité pour tourner autour des personnages comme le faisait Gaspard Noé dans l’hypnotique Enter The Void. Les traits et couleurs se libèrent alors jusqu’à faire vibrer les lignes. Quasi psychédéliques, ces séquences chromatiques représentent avec intelligence la personnalité qui parvient enfin à s’exprimer lors des solos et improvisations.

Comme la peinture qui se saisira du sujet du jazz sous toutes ses formes plastiques, le style graphique de Blue Giant ne se cantonne pas au réalisme. Là encore ce choix est d’autant plus pertinent qu’il aborde de manière sensible et appliquée les phénomènes neurologiques de la synesthésie et la chromesthésie. C’est la question de voir la musique. Les synesthètes (du grec « syn » et « aesthesis » signifiant respectivement « ensemble » et « sens ») ont une autre perception. Ils peuvent goûter un mot, sentir une couleur ou voir un son. Seuls 4% de la population seraient concernés et bon nombre d’artistes seraient soupçonnés de l’avoir été comme Duke Ellington.

En musicologie, la musique est décrite depuis des siècles avec un langage coloré avec les termes « brillant », « clair », et « sombre » par exemple.  Dans un article de vulgarisation sur ce sujet fascinant, Léopold Tobisch explique la complexité de cette perception qui peut différer d’un individu à un autre. Le compositeur Olivier Messiaen voyait par exemple des couleurs lorsqu’il écoutait le chant des oiseaux et résumait sa synesthésie ainsi lors d’un échange avec le journaliste Claude Samuel :

« J'essaie de traduire les couleurs à travers la musique »

Bach - Suite pour violoncelle n°1

C’est donc l’expression d’une identité propre qui apparaît par ce mariage des sens lors des fulgurances des improvisations de Blue Giant. « Au jazz, vingt bras vous poussent. On est un dieu du bruit » expliquait Jean Cocteau, fasciné dès 1918 par cette musique en plein essor, essence d’une simplicité et pureté qui manquait, dit-il, à la musique française (lire la critique du musicologue Philip Tagg sur la dichotomie stéréotypée entre « musique noire » et « musique européenne »). Ces envolées où les tourments de l’âme libèrent le corps du carcan de la partition, Blue Giant le montre à merveille. Comme le poète autodidacte Jean Cocteau qui s’essaya à la batterie, Tamada peut se démarquer par son travail et sa volonté de s’améliorer coûte que coûte, malgré ses lacunes techniques. Personnalité et maîtrise sont les deux qualités nécessaires à celui qui veut incarner le jazz.

Actuellement en salle au cinéma, on vous recommande vivement de vous laisser emporter par cette expérience sensorielle peu commune. Blue Giant est un film hommage au genre et à ceux qui se sont inscrit dans sa mythologie : Art Blakey, Bill Evans, John Coltrane et tant d’autres qui marquèrent chacun à leur manière l’héritage bien vivant du jazz, fruit d’une démarche rigoureuse mais instinctive, poétique et improvisée et dont ses interprètes écrivent une histoire toujours en mouvement.

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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