Présenté en avant-première au festival d’Annecy, Unicorn Wars clôturait une première journée déjà bien cadencée au cinéma du foyer Mikado, en marge de la vieille ville. Le temps de regagner l’effervescence du centre et de souffler en terrasse, mon esprit vagabondait sur la piste cyclable le long du lac. Eclairé par la pleine lune, plus je pédalais, plus je mesurais la claque que je venais de prendre de plein fouet devant ce dessin animé espagnol. Sous ses airs de bisounours illuminés à la mescaline, Unicorn Wars est bien plus qu’un anime gore. Son message est sensible et inversement proportionnel à la crudité des scènes de violence. Le réalisateur Alberto Vázquez use de l’art de la subversion pour mieux nous servir une fable intelligente et qui interroge directement notre rapport à l’Autre comme à la Nature. Retrouvez également notre interview vidéo du d’Alberto Vázquez  en fin d’article. 

Natural born killer

Dans Unicorn Wars, Oursons et Licornes sont en guerre depuis des temps ancestraux. A l’instar du mythe de l’âge d’or, les animaux vivaient autrefois en harmonie, jusqu’au jour où les Oursons découvrirent le Livre Sacré. Depuis, ils acquirent la connaissance, s’élevèrent au-dessus des licornes qui se révoltèrent en retour. A l’image de la guerre de cent ans qui dut sembler éternelle aux populations, la haine de l’autre s’est enracinée si profondément que plus personne ne s’enquiert de savoir pourquoi la guerre ne souffre d’aucune trêve. Chacun voit une guerre juste à sa porte. Les prêtres et l’armée sont les ambassadeurs de la Haine qu’ils veillent à alimenter auprès des troupes crédules.

Unicorn Wars
Le fanatisme, autre thème d'Unicorn Wars

Le soldat Célestin a soif du sang des Licornes, « clé de la beauté éternelle selon le Grand Livre Sacré » qui fait échos aux écrits saints contemporains. Son frère Dodu, lui, n’aime pas la violence et entretient un rapport responsable avec la nature. « Alors que la bataille finale approche, une unité d’oursons inexpérimentés quitte le camp d’entrainement pour une mission sauvetage dans la Forêt Magique. » Avec un tel synopsis et ses couleurs chatoyantes que ne renierait pas Barbapapa, vous auriez tort de croire à une critique de cartoons de Gulli.

Unicorn Wars
Entre Alice au pays des merveilles et un carton de LSD, le graphisme, lui aussi, sait évoluer tout au long du film

A l’image des productions Bobby Pills, Unicorn Wars est résolument destiné à un public averti. Alberto Vázquez joue avec le spectateur en multipliant les registres. La première partie renvoie à Full Metal Jacket avec un entraînement musclé et rythmé par les vociférations d’un sergent instructeur qui rappelle directement celui qui harcelait Baleine dans le film de Kubrick. Ici, c’est le frère de Célestin, Dodu, qui sera soumis aux brimades de son frère et cette compagnie délurée. Par moment, Unicorn Wars n’hésite pas à multiplier les blagues grivoises en empruntant autant aux animes japonais où les expressions kawaï des personnages sont volontairement amplifiées qu’aux dessins animés comiques pour adultes. « Honneur, douleur et câlins » est entonné benoitement par la bleusaille comme le « May the Force be with you » de Star Wars.

« Ici les câlins sont faits d’acier, de sang, et de douleur...»

Le sergent instructeur d’Unicorn Wars
Unicorn Wars
♫ Promenons nous dans les bois tant que la licorne n'y est pas ! ♫

La ligne rouge

En parallèle, le monde des licornes est représenté par le prisme d’un avatar de Bambi : une jeune licorne à la recherche de sa mère. La nature semble féérique, hormis un mystérieux château colonisé par des singes aux rites inquiétants… En revanche, seuls les oursons sont anthropomorphisés dans un pur style cartoon, contrairement aux licornes dont l’esthétique se marie parfaitement avec la nature. Unicorn Wars entretient le mélange des genres autant visuellement que symboliquement et toute sa force réside dans la capacité à nous emmener d’un registre à l’autre sans crier gare.

Unicorn Wars
Dodu et Célestin : deux personnages écrits avec justesse !

Si certaines situations peuvent volontiers prêter au rire, ce dernier s’estompe rapidement grâce à une intrigue savamment dosée. Se dessine alors une critique acerbe de la croisade menée contre les licornes et par extension contre la Nature. Le pouvoir de subversion est tel qu’on en oublierait presque que ces charmants animaux du Bois de Quat’sous sont en train d’éviscérer des cousins de Winnie L’ourson et vice versa.

« Celui qui boira le sang de la dernière licorne deviendra beau et éternel...»

Le Grand Livre Sacré d’Unicorn Wars
Unicorn Wars
Le choix de recourir à des iconographies et à un narrateur est diablement efficace

Cette capacité à dépasser les représentations mignonnes des personnages et cette facilité à dégager une émotion par le symbolisme des situations est la grande réussite du film. La narration cultive un suspense de chaque instant et ce voyage au bout de l’enfer prendra des airs de Predator comme de débarquement du soldat Ryan. Personne ne sera épargné : ni les bons, ni les mauvais. A cela s’ajoute des fresques de ces guerres intestines qui font basculer le récit par l’intervention d’un narrateur lors de séquences clés du film.

Unicorn Wars
Unicorn Wars sait varier les esthétiques avec panache !

Unicorn Wars prendra une tournure toute autre dans le dernier tiers du film. A l’image de la bataille contre les marcheurs blancs de Game Of Thrones, les licornes sont essentialisées comme le Mal absolu, celui qui permet à chacun de trouver le courage de lever son arc et de tirer la flèche qui abattra l’ennemi. On assite alors à une déferlante de violence, dans les tranchées, à la grenade, à la hache et au couteau de boucher jusqu’à un final ô combien déroutant…

Unicorn Wars
Unicorn Wars sait parfaitement coupler le gore au ridicule avec ses flèches de Cupidon

En alternant les registres pour mieux en travestir les codes, Unicorn Wars passe effrontément du comique au slasher jusqu’à la tragédie. Unicorn Wars est un puissant pamphlet contre l’Homme et son rapport à l’altérité, mais aussi contre la domination de la Nature. On pensera naturellement à cette scène où les deux frères rivaux se gavent de myrtilles dans une allégresse qui détonne après le calvaire qu’ils viennent d’endurer. Comme un instant suspendu pour rappeler combien la Terre est généreuse. Ultime manière de couper l’herbe sous le pied du spectateur, le générique se lançait sur la musique Respirando Odio du groupe espagnol Hongo. Un dernier coup de poignard pour violer l’imaginaire de l’enfance et renverser les codes de la féérie des dessins animés… Après avoir été remarqué pour son dessin animé Birdboy: The Forgotten Children sorti en 2017,  nul doute qu’Unicorn Wars devrait rencontrer un succès critique et, on l’espère, un plébiscite pour sa sortie en salle le 30 novembre 2022. 

Interview d'Alberto Vázquez, réalisateur d'Unicorn Wars

Images tirées du film

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Trailer du film

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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