Entre chien et loup, A Chiara se déploie entre ultra-réalisme et segments oniriques galvanisants, pour en faire l’un des films les plus marquants de cette année 2022. Retour sur le dernier long-métrage en date de l’italien Jonas Carpignano.

Le nouveau Carpignano

Foisonnant de nombreux courts-métrages entre 2006 et 2014 ainsi que de deux longs, la filmographie du jeune Jonas Carpignano s’étoffe d’un troisième film avec A Chiara. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes en 2021, il est encensé par la critique et s’offre une sortie en salles en avril 2022. Étant depuis peu disponible en DVD via l’éditeur Blaq Out, il est désormais grand temps de revenir sur ce film marquant de l’année écoulée.

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Le long-métrage débute dans une ville provinciale de Calabre, région du sud de l’Italie située juste au-dessus de la Sicile. Chiara, 16 ans, participe comme toute sa famille à l’anniversaire de sa sœur ainée, dans une fête opulente qui réunira tout le clan. Pourtant, après la liesse de la vieille vient la gueule de bois : en effet, le lendemain son père disparait dans des circonstances troubles. L’occasion pour Chiara de partir à ses trousses, seule, et d’entrapercevoir la véritable histoire de sa famille.

Du réalisme à l'onirisme

A Chiara débute par de longues scènes filmées d’une caméra qui colle aux corps. L’œil de Carpignano, troublant d’un réalisme fiévreux, embrasse la foule de cet anniversaire, capte les échanges de regards et les discussions entrecoupées de musique. Pourtant, peu à peu, les yeux s’embrument d’un voile alcoolisé, les hommes se toisent, les reines de la soirée s’évaporent. De ces scènes à l’apparence banale nait une tension qui ne quittera plus le long-métrage jusqu’à sa conclusion. Non sans rappeler comment Rodrigo Sorogoyen fait germer de la conflictualité dans les relations inter-personnages de son récent As Bestas, Carpignano ne construit pas une tension crescendo mais bel et bien un sac et ressac qui traversera tout le long-métrage.

Entre les côtes déchirées, bouffées par le béton, et ses ruelles crasseuses de cité abandonnée, Chiara se perd dans son passé familial, rongé lui aussi. Pourtant, entre ces moments empreints d’un réalisme quasi-documentaire, Carpignano s’autorise des morceaux d’onirisme absolument dantesques. À l’instar de ce plan-séquence central, à l’éclairage troublant, marquant le point de bascule du long-métrage qui devient alors souterrain : passages dissimulés, couloirs étriqués, caches en sous-sol… La vérité, en Calabre, semble décidément se terrer bien loin de la surface.

Une B.O. aux petits oignons

Mais impossible d’évoquer A Chiara sans lâcher un mot sur sa bande-originale. Reflétant ce qui inonde les oreilles de la génération de Chiara et sous-tendant, comme un miroir porté aux spectateurs, les émotions de la protagoniste principale, la musique composée par Benh Zeitlin et Dan Romer ne tombe jamais dans le sursignifiant. D’un éclectisme notable, allant du regretté burkinabé Black So Man à du pur rap italien, elle s’entrecoupe de longs moments de silence presque total qui renforcent la plongée dans l’image.

Casting familial

Reste à saluer le jeu de l’actrice principale, une novice de 15 ans tournant ici son tout premier film : Swamy Rotolo. Portant une bonne partie du long-métrage sur ses épaules, elle incarne à merveille cette ado secouée par la disparition de son père, dont des rumeurs de plus en plus persistantes l’assimile à la ‘Ndrangheta, la mafia locale. Il faut dire qu’au casting elle est entourée de sa famille, ce qui explique peut-être partiellement la justesse folle de leurs interprétations.

« J’ai appris à mieux la connaître et j’ai réécrit le scénario avec elle en tête. Dans le film, tous les personnages sont de sa famille. »

Jonas Carpignano, au sujet de son actrice principale

À découvrir à l’aune de la trilogie calabraise de Carpignano, dont A Chiara est le dernier venu après Mediterranea (2015) et A Ciambra (2017), le long-métrage s’étoffe, dans sa version physique, d’un échange entre le réalisateur et son actrice principale d’une demi-heure, tourné durant la Quinzaine des réalisateurs. Un film d’une grandeur folle, qui met l’eau à la bouche quant à la suite de carrière de Jonas Carpignano.

Fiche technique

DVD Zone B (France)
Éditeur : Blaq Out
Durée : 116 min
Date de sortie : 06 septembre 2022

Format vidéo : 576p/25 – 1.85
Bande-son : Italien Dolby Digital 5.1 et 2.0
Sous-titres : Français

A Chiara

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de son pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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