Le réalisateur des Adieux à la reine colle aux basques de Huppert et Luchini dans ce documentaire en diptyque, tourné dans l’enceinte du festival d’Avignon en 2021. Trac, froufrou de cigales et cité des papes, il est grand temps de (re)voir Par cœurs grâce à sa sortie en format physique.

Isabelle boude

Le film s’ouvre sur les stridulations des cigales. L’été, évidemment, et les routes sinueuses de la Provence. Une voiture solitaire mène Isabelle Huppert entre les remparts d’Avignon, où elle s’apprête à monter sur scène pour interpréter La Cerisaie de Tchekhov. Déjà existe entre ses lèvres cette phrase centrale : « Le malheur me paraît tellement invraisemblable que j’en viens même à ne plus savoir que penser, je m’y perds ». Nucléaire à l’esprit de l’actrice qui semble se polariser sur cet agglomérat de mots que sa langue ne parvient guère à prononcer.

Diapositive précédente
Diapositive suivante

Certes, Huppert fait du Huppert. Embrassée par cette caméra qui la colle et qu’elle feint ignorer – contrairement à Luchini – elle agace parfois par ses mimiques hautaines, ses contradictions constantes, sa préciosité palpable. Toutefois, la force du réalisateur Benoît Jacquot est, à l’instar de l’actrice, de focaliser la première partie de son diptyque sur cette sentence que Huppert ne parvient résolument pas à restituer. On oublie la caméra tremblante et le son parfois difficilement capté, tant la tension qui nait lors de ces minutes qui précèdent la montée sur scène est prenante.

Huppert au royaume des courants d'air

Mieux, la carapace de l’actrice est indéniablement brisée par l’écosystème même dans lequel elle évolue : les coulisses d’un théâtre. Véritable royaume de courants d’air, où rien ne semble clos, où des draperies se substituent aux portes, où à chaque ouverture apparaissent puis disparaissent des techniciens ressemblant de plus en plus à des fantômes. L’intimité n’y existe pas et c’est là, paradoxalement, que la caméra s’apprête à capter l’artiste dans son plus total abandon.

Par cœurs

On voit alors naître une véritable torture de l’esprit, balloté entre des pièces bruyantes, écrasé par l’écho d’un carcan de pierre, où la concentration est nécessaire mais impossible. De là éclot la tension, habilement tricotée par le réalisateur, encore mise en exergue par la construction même du documentaire : le film s’est focalisé sur la phrase citée plus haut, celle qui coince. Et de sa représentation théâtrale on ne verra que ce segment, où l’on comprend alors inévitablement les trébuchements d’Huppert, la langue qui fourche, les erreurs qui se glissent dans le texte. Le spectateur est porté par cette tension, ressent aux tripes le trac qui suinte du faciès de l’actrice, sent ses boyaux se tordre lorsque, face au public, Huppert effectue ses dérapages (au final largement contrôlés).

Luchini soliloque

Puis à mi-parcours, le film délaisse l’actrice et se penche alors sur la seconde personnalité centrale du documentaire, Fabrice Luchini. Et si Huppert faisait du Huppert, Luchini fait indéniablement du Luchini. Il se perd en d’interminables – et parfois passionnantes – disgressions, parle fort, trop fort, enrichit le texte qu’il débite de remarques foisonnantes. Antithèse sur pattes de Huppert, il assure le show, prend à partie la caméra, en joue totalement. À nouveau, le film s’étire parfois un peu trop et le laisse surabondamment vagabonder. Si on perd la construction de tension qui existait dans le segment de Huppert, on comprend toutefois mieux la volonté de Luchini d’offrir les textes de Nietzsche, Baudelaire et consorts.

« Je fais ça par volonté modeste de transmettre l’éblouissement que m’a donné la sensation de comprendre. Quand tu ouvres un livre de philosophie, en général, tu comprends rien. Lire Nietzsche, tu comprends pas grand-chose non plus mais t’es pris par ce séducteur […] »

Par cœurs

En somme, le documentaire est branlant, tantôt redondant, parfois agaçant, mais Benoît Jacquot parvient dans chacune de ses deux parties à tirer le plus intéressant de cette étape que l’on ne voit jamais : ce qui se passe avant la montée sur scène. Inspiré par Raymond Depardon, reprenant un dispositif que le réalisateur avait déjà utilisé avec Luchini pour un film mis au singulier (Par cœur, en 1997), Par cœurs est un petit documentaire sur les coulisses du métier de comédien qu’il convient de (re)découvrir à l’aune de sa sortie en format physique.

Fiche technique

DVD Zone B (France)
Éditeur : Blaq Out
Durée : 76 min
Date de sortie : 20 juin 2023

Format vidéo : 576p/25 – 1.85
Bande-son : Français Dolby Digital 5.1 (et 2.0)
Sous-titres : Français

Par cœurs

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notifier de
guest
0 Commentaires
Commentaires sur Inline
Voir tous vos commentaires
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x