Un peu après sa sortie en salle en France, Olivier Babinet vient présenter son film Normale au NIFFF où il tient également le rôle de juré. L’occasion de revenir sur ce teen-movie touchant…

NIFFF

Triple référence

Normale. Un film placé sous l’égide de Zombi 2 (L’Enfer des zombies) de Lucio Fulci et d’un poster d’Edward aux mains d’argent, figurant un Poelvoorde rock’n’roll fumant de la beuh peut-il réellement être normal ? Probablement pas. Pas plus normal que Lucie (la brillante Justine Lacroix), 15 ans, qui voudrait par contre bien le devenir. Mère absente, affrontant la décrépitude de son père (Benoît Poelvoorde) touché de sclérose en plaques, plus habituée aux blousons en cuir qu’aux jupettes adolescentes, rien ne la tire pourtant vers cette normalité.

Normale (2023)
« L'Enfer des zombies » (1979), Lucio Fulci

Pourtant, lorsque la visite de l’assistant social s’impose (et avec elle le risque imminent d’un placement en foyer d’accueil tandis que les capacités de son père à s’occuper d’elle s’amenuisent), le duo père-fille n’aura pas d’autre choix que de paraître normaux pour éviter la séparation. Aidés par Étienne (Joseph Rozé, dont le personnage est lui aussi en quête d’une forme de « normalité » dans le film), ce trio improvisé va tenter de faire écran. Masquer les nuages des pétards avec un bon désodorisant, ranger une maison où s’entassent des dizaines d’années de souvenirs (et pas mal de bordel), cacher un sous-sol où le père s’enferme des heures pour vivre des romances virtuelles avec des joueuses (ou des joueurs, qu’importe) d’un vieux jeu vidéo de zombies…

Régression progressive

Cacher le pas de côté, fuir l’exubérance… Tout ça pour qu’un père régressant ne soit pas séparé d’une fille ayant eu à grandir trop tôt. Un Benjamin Button à la française, bien plus touchant et très personnel pour Olivier Babinet puisqu’à partir du matériau de base – la pièce Le Monstre du placard de David Greig – il y a injecté une trajectoire de vie liée à un personnage de sa propre famille (son ex beau-frère). Mais outre cette anecdote, c’est la ville française de Chelles qui tient également un rôle prépondérant dans Normale.

Normale (2023)

Et si tous les personnages du film partent en quête de cette normalité, la ville quant à elle est tout ce qu’il y a de plus normal. Une petite bourgade que rien, ou presque, ne distingue d’un autre patelin… Si ce n’est peut-être la zébrure prononcée des lignes à haute tension qui raient le ciel du petit village. Une des raisons, d’ailleurs, qui a poussé Babinet à choisir cette ville-là plus qu’une autre.

Du cône au pylône

Un plan du film représente d’ailleurs un des personnages du film placé tout en haut de l’un de ces pylônes. Idée plus métaphorique que scénaristique, bien qu’une tension s’installe quant à la volonté du personnage de s’y trouver (notamment sur de potentielles envies suicidaires). Et un plan qui n’a pas échappé à l’œil aiguisé de la cheffe du jury 2023 du NIFFF Josiane Balasko, présente dans la salle lors de la projection et qui interpelle le réalisateur au sujet de son filmage. Et celui-ci de concéder qu’il s’agit bien d’effets spéciaux, qui en font probablement « le plan le plus cher du film », mais qui n’est pas anodin tant il offre une rupture au sein de Normale.

Normale (2023)

Mais si nous nous attardons sur ce segment plus spectaculaire, ne nous leurrons pas, Normale n’est pas un film d’effets. Bien au contraire… C’est un long-métrage sobre, souvent drôle, restant sur cette corde raide où il risque à tout moment de tomber dans le pathos sans pourtant jamais ne céder à la chute. Une très belle performance de Poelvoorde, tout en retenue (ça n’aura pas été facile pour Babinet, concède-t-il), et de Justine Lacroix avec qui ils forment un duo naturel et touchant.

« [Benoît Poelvoorde] Pendant longtemps je me disais, c'est vraiment le dernier type avec qui je veux tourner [même si] je l'adorais »

Et l’histoire de leur rencontre l’est tout autant – et ne laisse pas place à l’égo – puisqu’au moment où Babinet approche Poelvoorde ,celui-ci pense qu’il s’agit de son premier film (alors qu’il en est à son quatrième, Swagger et Poissonsexe ayant d’ailleurs eu une certaine résonance)… Et de la même manière, Justine Lacroix ne connaissait guère Poelvoorde avant leur premier jour de tournage. Peut-être bien que le secret pour avoir pu réaliser ce dosage parfait d’émotion réside dans le fait d’avoir su dès leur rencontre laisser leur égo au placard ?

Normale (2023)
« Poissonsexe » (2020)

Si Normale n’a pas eu la carrière salle qu’il méritait – Babinet confie se désoler de la présence largement majoritaire de têtes grisonnantes à ses séances, même si ce n’était résolument pas le cas au NIFFF –, il est à parier qu’il trouvera un second souffle lors de sa diffusion prochaine sur d’autres supports. Il représente à coup sûr un renouveau de la comédie française, s’amusant au mélange des genres et parvenant à bouleverser son spectateur sans lésiner sur ses saillies comiques. Un vrai bonheur !

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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