Dernier accouchement en date de l’esprit tordu de Lars von Trier, The Kingdom Exodus se révèle être la troisième saison de la série iconique des années quatre-vingt-dix : L’Hôpital et ses fantômes. Et quatre ans après The House that Jack built, le réalisateur danois n’a pas perdu de sa superbe.

« Les Idiots » du village

Les lumières se baissent puis s’éteignent. Les voix se taisent. Lars von Trier apparait à l’écran. Amaigri. Rongé par sa maladie. Le temps d’enregistrer un court message de bienvenue et de souhaiter un bon visionnage au public du GIFF (Geneva International Film Festival), réuni dans la salle pour cette cérémonie d’ouverture un peu spéciale : ce n’est pas un film qui sera projeté, mais bel et bien les deux premiers épisodes d’une série, et pas n’importe laquelle ! The Kingdom Exodus. La suite du mythique L’Hôpital et ses fantômes, dont la deuxième et dernière saison en date a été diffusée en 1997.

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Cette ultime partie débute d’ailleurs ainsi : on découvre les dernières minutes de cette saison 2 en même temps qu’une spectatrice qui, sortant finalement le DVD du lecteur, finira par jeter le coffret à la poubelle en qualifiant von Trier d’ « idiot ». Une belle mise en abîme qui annonce d’emblée la couleur de ce Kingdom Exodus : si vingt-cinq ans sont passés, l’humour et l’acidité du directeur danois ne semblent pas en avoir pâtis.

Un quart de siècle

Vingt-cinq ans : le temps qu’il aura fallu pour amener cette season final à son terme. Et ce n’est pas un hasard : bien que la troisième saison ait été prévue à la suite des précédentes, le décès de deux des acteurs principaux – Ernst-Hugo Järegård et Kirsten Rolffes – condamne le projet. Vingt-cinq ans, c’est à peu près la durée qu’il aura fallu à un autre grand cinéaste contemporain – David Lynch – pour sortir la troisième fraction de sa série phare, Twin Peaks. Une comparaison qui n’est pas vaine, puisque la troisième saison des deux œuvres porte des points communs troublants : deux cinéastes qui cassent les codes sériels, une métatextualité partagée et une relecture de leurs œuvres en totale expansion de leurs univers.

Mikael Persbrandt sur le tournage de « The Kingdom Exodus ».

Les deux saisons convergent également thématiquement vers une critique acerbe de la société libérale. D’un côté Lynch et son CIA, de l’autre von Trier et le système de santé. Toutefois, si l’hôpital reste le lieu central de The Kingdom Exodus, le réalisateur danois s’amuse à égratigner le contemporain : les travers de l’inclusivité, le chauvinisme qui oppose suédois et danois, le sexisme latent dans certains milieux…

Mais plus que tout, Lars von Trier prend un malin plaisir à étendre son univers, tout en gardant cet astucieux mélange d’épouvante et de comédie qui faisait l’essence-même des premières saisons. La « shaky cam » de von Trier explore les couloirs étriqués de l’hôpital, de ses sous-sols glauques au sommet vertigineux des bâtiments, avec la même image granuleuse aux teintes presque sépia qui formaient déjà l’œuvre des années quatre-vingt-dix.

D’ailleurs, c’est peut-être la grande différence avec Lynch. Là où ce dernier explosait complètement la forme et l’histoire de ses deux premiers volets, Lars von Trier y reste très fidèle, embrasse cette note vintage et la chérit. Par exemple, la minute trente d’explications concernant l’histoire du lieu de construction de l’hôpital et du Royaume, ainsi que le générique et l’entêtante musique de Joachim Holbek, ne bougent pas d’un poil.

Nouvelles têtes

Niveau casting, si l’on retrouve des têtes de certains acteurs de base, de nouveaux arrivants font leur apparition dont la notable entrée en force du suédois Mikael Persbrandt. Présent notamment dans Sex Education mais aussi dans Le Roi Arthur de Guy Ritchie, il incarne parfaitement l’hilarant nouveau docteur, légèrement pédant, qui doit faire sa place au sein de l’hôpital et de son personnel pour le moins excentrique. On note également l’arrivée d’un Willem Dafoe (déjà présent dans Antichrist aux côtés de Charlotte Gainsbourg) terrifiant en « grand-duc », dont nous n’en dirons pas plus… Finalement, comme durant les premières saisons, on retrouve le récurrent message final de Lars von Trier débitant son texte à côté du générique.

Sauf que cette fois-ci, non sans humour, il ne se retrouve pas devant mais bien derrière le rideau, ne pouvant plus – je le cite – concurrencer l’image du jeune Lars. Des retrouvailles avec le réalisateur danois qui font plaisir, tant il se fait rare à cause de sa maladie. Sa dernière réalisation – The House that Jack built – remonte déjà à 2018. Un comeback qui donnera sûrement envie à la nouvelle génération de découvrir l’intégralité de cette série, tout comme le retour de Twin Peaks avait introduit la création de Lynch et Frost auprès d’un nouveau public. Elle rendra également sans doute curieux de l’adaptation américaine (une saison de 15 épisodes), sous le titre Kingdom Hospital, par nul autre que… Stephen King ! C’est la plateforme MUBI qui aura l’exclusivité de ce dernier chapitre de L’Hôpital et ses fantômes, disponible à partir du 27 novembre… Du moins dans certains pays. Si les États-Unis, le Canada ou encore l’Inde auront la possibilité de découvrir la nouvelle saison, MUBI France n’a malheureusement encore annoncé aucune date.

C’est la plateforme MUBI qui aura l’exclusivité de ce dernier chapitre de L’Hôpital et ses fantômes, disponible à partir du 27 novembre… Du moins dans certains pays. Si les États-Unis, le Canada ou encore l’Inde auront la possibilité de découvrir la nouvelle saison, MUBI France n’a malheureusement encore annoncé aucune date.

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de son pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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