23 ans après un premier film survitaminé qui a donné son nom à la franchise des 28 plus tard, Danny Boyle ramène les infectés les plus véloces du cinéma d’horreur dans nos salles obscures, sans oublier d’insuffler à son œuvre une critique mordante (le jeu de mots est assumé) de nos sociétés contemporaines, habillée d’une mise en scène toujours aussi nerveuse et efficace.

28 ans et (presque) toutes leurs dents

S’il était jusque-là difficile de parler de saga – la franchise ne comptant que deux entrées relativement indépendantes l’une de l’autre – 28 Ans Plus Tard tient à corriger le tir, et se présente comme le premier film d’une nouvelle trilogie se déroulant dans le même univers que ses prédécesseurs 28 Jours plus tard, de Danny Boyle (2002) et 28 Semaines plus tard, de Juan Carlos Fresnadillo (2007). Près de trois décennies se sont écoulées depuis que les infectés (soyons précis, ils ne sont techniquement pas morts, seulement malades) envahissaient les rues de Londres et de Paris, malgré les tentatives désespérées de l’armée américaine de les contenir.

Un carton d’introduction nous apprend que l’épidémie a finalement été éradiquée d’Europe, excepté au Royaume-Uni, qui vit désormais en quarantaine, isolé du reste du monde (toute ressemblance avec le Brexit n’étant, évidemment, que le fruit du hasard). Un village résistant encore et toujours à l’envahisseur zombifié survit sur une petite île, au nord de l’Angleterre, reliée au continent par une mince digue que la marée recouvre plusieurs heures chaque jour. Jamie, un grand gaillard au caractère impétueux (campé par l’excellent Aaron Taylor-Johnson), décide d’emmener son jeune fils Spike (Alfie Williams, la jeune révélation du film) sur le continent, afin de l’initier à la chasse aux infectés et à la récupération de denrées.

En apprenant l’existence d’un mystérieux médecin (Ralph Fiennes, habité), qui aurait succombé à la folie et s’adonnerait désormais à d’étranges rites sur les corps sans vie des infectés, Spike décide de quitter le village à l’insu de son père pour tenter de guérir sa mère, Isla (Jodie Comer, d’une pudeur émouvante), atteinte d’une maladie dégénérative que personne ne parvient à diagnostiquer.

Le Mâle est partout

Si la première partie du film obéit plutôt sagement (mais de manière efficace) aux tropes du film de zombies, et semble, paradoxalement, avoir ravi le plus grand nombre de spectateurs, c’est avec la seconde, bien plus calme et contemplative, que Danny Boyle, entouré du scénariste et du directeur de la photographie de 28 Jours plus tard – respectivement Alex Garland et Anthony Dod Mantle – déploie toute l’étendue de son talent, quitte à perdre en chemin ceux qui n’étaient venus que pour grimacer de plaisir devant moult mutilations, éviscérations et autres gerbes de sang. Après la critique de la surconsommation dans le premier opus, celle de l’interventionnisme américain dans le second, il s’attaque cette fois-ci au repli individualiste et à la masculinité toxique, en apportant cependant un regard plein d’espoir sur la possibilité d’un nouveau monde, où règneraient l’empathie, la dévotion et l’amour.

Dès le début du film, l’utilisation inspirée du poème Boots de Rudyard Kipling, sur fond d’images d’archives de soldats marchant au pas vers leur perte, donne le ton. Comme en écho à un autre poème de l’écrivain, If – qui se conclut par le célèbre vers : Tu seras un homme mon fils – la représentation visuelle (le père qui force son fils à quitter son village épargné par les infectés, une vision presque édénique dans ce monde post-apocalyptique, pour le jeter en pâture à un univers ultra-violent) et sonore (la récitation effrayante du poème enregistrée en 1915 par Taylor Holmes, sur laquelle se superpose une composition musicale dissonante et saturée) de la “tyrannie paternelle” comme la nommait l’essayiste Olivier Rey, est évidente et déstabilisante. Si les premières minutes pouvaient nous faire présager d’une aventure émouvante entre un père et son fils, Boyle ne tarde pas à dévoiler son intention véritable, profitant des premières scènes d’horreur cinématographique (l’introduction aux différents infectés et à la manière de les mettre à mort) pour distiller un malaise bien réel, auquel le public pourra, dans sa grande majorité, aisément s’identifier : l’inflexibilité d’un homme qui ne connaît d’autre moyen que la violence pour faire de son fils un homme à son tour.

Boyle finira même par personnifier son propos à travers un nouveau type d’infecté, les Alphas, des hommes à la musculature saillante et à l’appendice viril d’une taille démesurée, sur lesquels le virus agirait comme des stéroïdes. Êtres quasi invulnérables et d’une violence sans pareille (leur façon de tuer est d’une théâtralité exagérément gore), ils représentent l’ennemi numéro un du film, celui que le jeune Spike fuira du début à la fin.

Horreur boréale

Bien qu’il ait suscité de nombreux débats (pour la plupart stériles et vains) sur les réseaux sociaux, et souvent pour de mauvaises raisons, 28 Ans plus tard ne semble pas recevoir l’attention positive qu’il mérite. Une scène, en particulier, n’est jamais discutée, alors qu’elle représente probablement un moment central du film, tant sur le plan scénaristique que cinématographique. Alors qu’un premier Alpha poursuit Jamie et Spike sur la digue en direction du village, le décor, jusque-là très naturaliste, coloré, verdoyant, s’obscurcit tout à coup, et se pare d’une lumière onirique. Des aurores boréales se mettent à danser dans le ciel, et la musique, qu’on aurait attendue stridente et pleine de tension, est soudain d’une beauté saisissante.

Les mélomanes auront aussitôt reconnu le Prélude de L’Or du Rhin de Richard Wagner, remanié ici dans une version néo-classique, agrémentée d’une progression d’accords plus moderne, comme une revisite du passé que l’on mettrait au goût du jour. Le choix d’utiliser ce prélude pour habiller cette scène n’est évidemment pas un hasard, tant la symbolique qu’elle renferme est puissante. Renvoyant aux écrits de Kipling évoqués plus haut, ce morceau évoque la naissance de l’univers, jusqu’à sa corruption par le mal. Et c’est précisément ce que cette scène représente : un enfant encore vierge de toute agressivité et de méchanceté, poursuivi non seulement par un monstre terrifiant, véritable personnification de la virilité exacerbée à l’extrême… mais aussi par son propre père, qui court sur ses talons.

C’est d’ailleurs à la suite de cette expérience traumatisante, et une fois mis face à la réalité de la nature de son paternel, que Spike prendra la décision de le quitter, lui et son Eden de façade, pour braver les dangers du continent et tenter de guérir sa mère, sa dernière source de tendresse, rongée elle aussi par la maladie.

Un film ne se résume pas à son scénario

L’on comprendra ainsi aisément que réduire 28 Ans plus tard à de prétendues invraisemblances scénaristiques ne rime à rien, tant l’intérêt du film réside dans le sous-texte savamment mis en place par Boyle et ses comparses à travers une mise en scène inventive et chargée de symbolique. Nous tairons ici les ressorts narratifs de la seconde partie de l’œuvre afin de ne pas en gâcher la découverte, mais précisons tout de même que c’est bien là que se révèle toute la saveur de 28 Ans plus tard, qui n’est décidément pas un banal film de zombies (à l’instar des autres grandes œuvres du genre, soit dit en passant).

Et si la fin du film en surprendra plus d’un, une petite recherche du nom de Jimmy Saville sur internet devrait permettre aux spectateurs les plus décontenancés de comprendre où Boyle et Garland souhaitent emmener cette nouvelle trilogie, dont le second opus, déjà tourné sous la direction de la réalisatrice Nia DaCosta, est prévu pour le mois de janvier prochain.

Dévoreur de films crépusculaires, traducteur littéraire nocturne et spécialiste auto-proclamé du cinéma islandais, je traque les longs-métrages de nuit comme de jour, mais surtout de nuit, pour en tirer la substantifique moelle nécessaire à la survie du cinéphile affamé.

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